|
![]()

![]()
Théâtre : Jean-Pierre Vernant, aux racines de l'homme tragique
Jean-Pierre Vernant, passeur de mythes et de résistance
LE SENS
DE L'HISTOIRE
Le siècle de Jean-Pierre Vernant
![]()
Né à Provins, en 1914, dans une famille de tradition républicaine,
dreyfusarde et antireligieuse, très vite séparé de ses
parents et très jeune lecteur de Marx, Jean-Pierre Vernant est devenu
un homme profondément engagé dans son siècle. Agrégé
de philosophie, il entame des travaux de recherches universitaires sur l'histoire
de la Grèce Antique avant de s'engager dans la résistance en juin
1940. Distinction plutôt rare parmi les communistes, il est nommé
Compagnon de la libération par le général de Gaulle puis
entre au CNRS en 1948. Alors qu'il devient un universitaire internationalement
reconnu dans les années 60-70, il ne cesse pas pour autant ses combats
: militant anticolonialiste, il soutient les intellectuels tchèques et
dénonce l'URSS dans les années sombres du communisme.
UNE VIE DE RESISTANCE...
Conteur et savant, conteur savant, Jean-Pierre Vernant est à la fois l'un des chercheurs qui a le plus contribué à donner un coup de jeune aux études sur l'Antiquité et un citoyen engagé de bout en bout dans le siècle. Professeur au Collège de France, où il a occupé la chaire d'études comparées des religions antiques, il a été aussi dirigeant de la Résistance à l'occupant nazi et militant de l'indépendance de l'Algérie. Il fut aussi de ceux qui dénoncèrent la torture, signataire du " Manifeste des 121 ", et animateur du " Comité Audin " - un combat qu'il n'a pas cessé de poursuivre jusqu'à ce jour... L'an dernier, à quatre-vingt-six ans, en publiant l'Univers, les Dieux, les Hommes, Jean-Pierre Vernant a rencontré (enfin) un plus large public, sans doute attentif à une pensée qui fait l'éloge du " conflit ", du débat, du désaccord, du " dissensus " au nom même du " commun " à réinventer sans cesse. Lui-même a toujours tenté de préciser sa place, le lieu d'où il parlait, comme on dit : " Dans la démarche du savant comme dans les choix du militant, notait-il dans l'Humanité en 1996, les deux pôles opposés du mythe et du politique n'ont cessé de se nourrir "...
Un passeur de légendes
Avec l'Univers, les dieux, les hommes, Jean-Pierre Vernant propose, sur le mode du conte, un voyage savant dans les mythes grecs, leurs variantes et leurs évolutions.
Dans quelle mesure les mythes traduisent-ils des règles générales de fonctionnement de l'esprit, et dans quelle mesure sont-ils liés à une culture particulière ? Dix fois, cent fois, Jean-Pierre Vernant s'est posé la question - des Origines de la pensée grecque, paru en 1962, à l'Univers, les dieux, les hommes (1), publié ces jours-ci, dans lequel (esprit joueur, mais quel joueur !), il a entrepris de " mettre par écrit " les légendes qu'il racontait naguère à son petit-fils, et plus récemment à des amis qui l'en avaient prié... " Plaisir du récit ", dit-il, " plaisir " toujours renouvelé de cet " Il était une fois... " par quoi il entend " livrer un peu de cet univers grec " qu'il approcha dès les années trente, et " dont la survie en chacun de nous " lui semble nécessaire. Non pas pour cultiver l'image d'une " Grèce éternelle " - qu'il abhorre pour ce qu'elle nie de la réalité de vingt-cinq siècles d'histoire, comme en ce qu'elle postule d'une prétendue supériorité intellectuelle des " Indo-Européens " -, mais plutôt pour donner à lire comment s'est " fabriqué " l'homme grec, au fil d'une longue aventure, en sachant que les " récits " qui nous sont parvenus ont été écrits " en fin de course " et relèvent de " tous les genres "...
Conteur et savant, conteur savant... Nous voilà donc immergés dans les origines de " l'univers " - " Eris, la Querelle " et " Eros, l'Amour ", deux " puissances complémentaires " instituées par " Cronos " (le Temps) -, nous voici du côté de la " castration " d'Ouranos, des " ruses " de Zeus et de ce qu'elles disent du " chaos, du mélange, du désordre " et du pouvoir, de la guerre de Troie ou du voyage d'Ulysse... Dans la scansion même de ce qui demeure toujours un récit, l'auteur de Figures, idoles et masques a l'art de suggérer ce qui émerge et qui s'invente, progressivement : un espace public et commun à tous, le débat politique, des formes de pensée inédites... Par exemple, la démonstration, l'argumentation, l'effort pour prouver ; ou encore une approche nouvelle de la " responsabilité " des hommes, quand tout sang versé n'est plus considéré comme une souillure qui relèverait d'un châtiment identique... Au savoir immense de Vernant - longtemps titulaire de la chaire des religions antiques au Collège de France et " défricheur " d'une archéologie du langage figuratif dans la Grèce ancienne - s'ajoute sa faculté de jongler avec chacun des mythes qu'il convoque et ses multiples variantes et évolutions.
Ce faisant, l'Univers, les dieux, les hommes n'est qu'une proposition, parmi d'autres possibles, de lecture des problématiques successives de " l'homme grec ", de la même façon que le chemin pris par les Hellènes n'a été qu'un possible parmi d'autres, et que l'empruntant, ils en ont abandonné beaucoup d'autres. Rien n'est plus étranger à Jean-Pierre Vernant que l'idée qu'il s'agirait là d'un " modèle ", au sens d'un idéal universel qu'il faudrait imiter. Dès lors, même s'il évoque - via les mythes qui la construisent - cette " cité " qui implique, à chaque moment, dans son fonctionnement même, le débat, le désaccord, la division et la lutte, même s'il fait apparaître que l'invention grecque est du côté d'une " démocratie " synonyme d'oppositions, d'intérêts divergents et donc de fractures, il ne dit jamais (toute son ouvre d'ailleurs en témoigne) qu'il faudrait avoir été grec pour être homme. Au contraire : " Les légendes hellènes, pour être elles-mêmes comprises, écrit-il, exigent la comparaison avec les récits traditionnels d'autres peuples, appartenant à des cultures et à des époques très diverses, qu'il s'agisse de la Chine, de l'Inde, du Proche-Orient anciens, de l'Amérique précolombienne ou de l'Afrique. "
Le plaisir pris à vagabonder ainsi de " mythe " en " légende ", à vouloir faire partager - sur le temps long - la passion pour ce qui fut fondateur de la construction d'un certain espace public (" Suis-je libre ? ", " Est-ce moi qui décide ou non ? ", " Qui a pouvoir de guerre ou de paix ? ", etc.) ne doit rien, non plus, à la nostalgie. Ni à celle de " l'homme grec ", ni à celle d'un " âge d'or " mythifié de ce que fut " la politique " en France, à laquelle Vernant - grand résistant, longtemps membre du Parti communiste qu'il quitta en 1970 - prit sa part. Tout juste se permettra-t-on de rapprocher l'Univers, les dieux, les hommes de son précédent livre, Entre mythe et politique (2), dans lequel il plaidait pour que tout puisse être discuté de façon publique - " quand quelque chose est mis sous le boisseau, alors on entre dans un système religieux " - et où il rappelait, en forme d'éloge du " dissensus ", que la citoyenneté implique, " lorsqu'il n'y a pas accord, que l'on s'engage dans la lutte ", au nom même du " commun " à réinventer sans cesse...
La Volonté de comprendre
Mais si on
cherche dans vos textes une définition de la responsabilité personnelle,
on trouve le sentiment de la dette... envers qui?
Jean-Pierre Vernant: La dette envers le monde. C'est le constat intellectuel que nous sommes des êtres finis, limités, déficients, que ce qui nous caractérise, c'est le manque, et que par conséquent la vie est un effort pour combler ces vides en sachant qu'ils ne seront jamais comblés. Est exempt de dette ce qui est autosuffisant, ce qui a dans sa propre nature, dans son "essence", comme diraient les philosophes, de quoi passer à l'existence, comme dieu [sic]. [...] Aucun de nous n'est divin en ce sens, nous sommes caractérisés par la finitude, la mort, nous savons que nous mourrons et que par conséquent tout est fragile; or c'est cette fragilité, ce caractère passager des choses, le fait que nos sociétés sont nécessairement imparfaites, qui font le destin et la beauté de la condition humaine. S'il n'y avait pas de mort, si les fleurs ne se fanaient pas, est-ce qu'elles seraient cela même que nous voyons lorsqu'elles sont en pleine floraison? C'est leur fragilité qui fait leur beauté. C'est dans la mesure où nous éprouvons à la fois le sentiment de notre fragilité, de notre imperfection et ce lien qui nous unit à... un chrétien dirait à notre prochain, comme nous limité, faible, mortel, que nous pouvons essayer ensemble de faire quelque chose de vivable, pas seulement au sens de survivre, mais aussi, comme diraient les Grecs, au sens de vivre bien, heureux, avec noblesse, sans lâcheté, sans petitesse. Voilà ce qu'il faut faire. C'est l'idéal bricolé d'un être qui sait qu'il n'y a pas de vérité absolue à laquelle se raccrocher et donc qui bricole sa propre existence, son système de valeurs en barrant la route à ce qui est le mal dans ce système, les gens qui érigent en absolu leur manque, en haine leurs insuffisances.
Jean-Paul Monferran pour L'HUMANITE
(1) Editions du Seuil. Collection " la Librairie du XXe siècle ". 252 pages. 130 francs.
(2) Editions du Seuil. 1996.
_