Char sur autoroute ?

En vadrouille dans le Lubéron et le Vaucluse cet été, pas très loin du Mont Ventoux et des dentelles de Montmirail, dans cette campagne où les cigales sonnent, où la rocaille brûle, où le mistral fuse... et puis les embouteillages, on s'est arrêté à l'Isle-sur-la Sorgue. Rencardés par une source sûre, nous sommes descendus voir l'exposition organisée pour le centenaire de la naissance de René Char. Cela s'appelait "Paysages premiers". Vous savez, ces paysages de Provence, ceux des cartes postales, qui étaient vrais pour lui, qui l'ont nourri, mais que désormais l'on fantasme et que l'on nous vend. Vous savez, le pittoresque, l'authentique, le patrimoine marketé, conditionné, packagé et prêt à consommer rapidement. Bref la culture marchandisée et idéalisée.

Parce qu'il ne faut pas s'leurrer, en réalité la plaine du Rhône, la Provence aujourd'hui, ce sont aussi les autoroutes chargées de circulation, la ligne ferrovière avec son TGV tous les quart d'heure, les usines nucléaires et on ne peut s'empêcher de penser à la gueule du paysage si..., les pylônes électriques à travers, et puis les pubs de supermarchés à l'entrée des villes et puis des villages bondés de touristes que nous sommes. Et puis, et puis... Mais ne soyons pas non plus blasés: il faut bien reconnaître que ce pays, malgré tout, est extraordinaire. Il suffit de s'écarter un peu du tourbillon, de faire le pas de côté. Finalement, tout dépend de soi, aussi.

Alors René Char dans tout ça? bah il n'y échappe pas bien sûr. Le poète donne une image, il valorise, etc... Et puis c'est vrai, c'est un peu la figure tutélaire de la poésie française, canonisée. Bon gré, mal gré, il est devenu le poète "officiel" de la France cultivée, incarnant un humanisme ( celui de la Résistance, celui de Malraux, Camus...) qui périclite de nos jours et que pourtant l'on proclame partout. Il suffit de voir le public à l'exposition ( exemple: un trio de piplettes bourgeoises et liftées, le tailleur impeccable et le bavardage qui devient insupportable au fil de la visite ). Et puis c'est vrai, sa poésie relève de la croyance dans la rédemption de la nature humaine, d'une foi presque religieuse en des lendemains chanteurs: idéalisme qui, pour notre époque désillusionnée, sonne un peu faux ( la poésie y est l'emblème de "la vie future de l'homme requalifié"). Et puis c'est vrai encore que son écriture parait sans microbes, purifiée de l'obscène, du mal, sans grumeaux, fait de métaphores incessantes qui peuvent sembler, pour notre sensibilité d'hommes post-modernes, un peu naïve. C'est vrai, il est de bon ton d'aimer René Char, quand bien même on n'y croit plus.

En fait, René Char, dans ce qui l'anime, n'est pas un personnage de notre époque. A travers cette exposition on peut mesurer à quel point nous avons basculé dans une autre société. Cependant ce désenchantement qui nous est propre, c'est celui d'hommes vivants dans cette société du marketing-roi, celle où même les poètes d'antan deviennent des produits touristiques régionaux. Alors qui est dans le vrai ? Ou plutôt qu'est-ce qu'il en reste de René Char? Est-on venu s'extasier simplement devant ses reliques en prenant acte que ce passé est définitivement mort, juste bon à consommer et sortir du musée-mausolé avec un goût de nostalgie dans la bouche? Non, bien sûr. Résister, ça passe aussi par là: c'est savoir voir ce qui reste d'irréductiblement vivant. Alors qu'est ce qu'on garde de son oeuvre, ce qui sonne juste pour nous et notre époque? Hein?  

L'exposition, on pourrait en faire un compte rendu: regroupement de manuscrits, de photographies, d'éditions originales ou dédicacées, de correspondances. Et puis de nombreux tableaux, etc... On pourrait faire aussi dans l'emphase en soulignant l'intégrité du personnage, sa droiture morale, son aura rayonnante comme un phare dans la nuit... Homme d'action et de pensée, solide comme un chêne qui nous rassure. Résistant contre l'infamie du fascisme. Oui mais voilà, ce serait en faire un mythe inaccessible, un poète-démiurge bienve(a)illant. Trop facile et peut-être un peu lâche de notre part. Ce serait effacer le réel qui n'est jamais si limpide. On comprend son ambition: la poésie peut changer le monde, il faut y croire, soyons exemplaires. Mais le risque c'est de le voir si haut, si loin de nous, que l'on ne peut prendre part à cette ambition.

Alors comment le voir, nous autres sceptiques, en proie à l'incertitude, déboussolés par ce monde si difficile à comprendre? Justement c'est bien là qu'il faut apprendre de René Char, c'est lorsque sa conviction vacille aussi dans l'épreuve du maquis. Les Feuillets d'Hypnos sont peut-être, pour nous, les plus justes parce que l'on sent parfois que le doute radical affleure ( à quoi bon?) et que ces mots jetés sont aussi là pour lui rappeler qu'il doit continuer. Ces rochers auxquels il doit s'accrocher, sûrement, pour ne pas céder à la fatalité, ne pas abandonner. ( " je dois combattre mon penchant pour ce genre de pessimisme atonique, héritage intellectuel"). Plus qu'une oeuvre poétique, ce carnet de route, c'est avant tout des promesses qu'il passe avec lui-même, ce à quoi il ne peut déroger et qui lui donne la force de tenir.

Car ce pacte intime, celui qu'on n'argumente pas, celui qui ne cherche pas d'autres raisons que lui-même, celui de " conserver les infinis visages du vivant", c'est aussi celui qui engage, celui qui nous lie sans condition aux autres et au monde. " Tiens vis à vis des autres ce que tu t'es promis à toi seul. Là est ton contrat". Par temps d'individualisme exacerbé, de valse des égos sans attaches,  c'est peut-être cela qu'il faut retenir: cette conscience lucide de notre profonde union et responsabilité avec et envers le reste parce que ça met en jeu soi, parce que Je est un Hôtre. Contre le scepticisme acide de notre époque qui ronge les bases même du vivre-ensemble et les iceberg du groënland, René Char nous rappelle juste cela.

Pas étonnant, donc, que l'on remarque d'emblée dans cette exposition l'importance de ses relations. Pensez-y, outre les poètes majeurs du début du XXème siècle, Breton, Eluard, Aragon..., avec lesquels il s'engagent dans l'aventure surréaliste, il est au carrefour où convergent aussi Camus, Blanchot, Beaufret, Heidegger, Bataille... et puis tout ces peintres incontournables que sont Braque, Picasso, De Staël, Giacometti, Miro, Vieira Da Silva, Zao Wou-Ki... Et on se dit, à la vue de ces tableaux, écrits, photos qu'ils lui ont dédiés, que ce personnage devait être un formidable ami, fidèle, humble et exigent. Et puis on y remarque aussi le foisonnement des couleurs à travers les illustrations (Braque, Ernst ) et peintures ( Zao Wou-Ki, Miro, Giacometti, Braque encore...),  inspirés de ses poèmes.

Les couleurs, évidemment, dans ce pays de lumières sont, éclatantes, à travers la poésie de René Char. Elles sont ces certitudes qui ne laissent en aucun cas s'émietter "les pouvoirs de la sensation". Elles manifestent la présence de l'homme amplifié de ces infinis visages du vivant. Alors oui, derrière le côté guindé de la Maison René Char et de son public, on retrouve vraiment le souffle d'un homme qui savait respirer les couleurs et sentir les êtres. On retrouve, grâce à lui, ce regard simple de savoir voir l'extraordinaire qui nous entoure et qu'on ne voit pas, parce que l'on s'aveugle, parce que l'on se gave d'images creuses qui affadissent ce réel. Alors oui, il y a les autoroutes, les GPS et toutes les informations de notre société post-moderne, mais c'est hors des sentiers battus que ça se joue, là où se trouve l'inconnu, là où le chemin n'est pas fait, là où se rencontrent et s'aimantent les êtres et les choses, là où il faut "mettre en route l'intelligence sans le secours des cartes d'état-major".

Matthieu Dubois

Le 23.09.2007.