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Ecole. N°407. Un badge à mon nom en terre cuite sur laquelle a été gravé "Colloque Ecole rurale, Crozon 24-25 avril 93", traîne au fond d'un de mes tiroirs de buffet à vaisselle. Au dos une petite épingle à nourrice y est collée. Rappel des faits. L'objet de ce colloque et la raison d'être du groupe qui l'organisait étaient de défendre l'école rurale en général et de la classe unique en particulier. Qu'est devenu ce combat à l'heure des terribles attaques contre le service public d’éducation? Une rapide recherche sur le web me permet d'en retrouver la trace. "Avril 1993 : Deuxième colloque national sur l'école rurale à Crozon (Finistère), intitulé " École rurale, école nouvelle ". Plus de 40 départements et 200 personnes participent aux travaux de ce colloque où des personnalités interviendront par conviction : Philippe Meirieu, Hubert Montagner, Paul le Bohec, Michel Authier, Françoise Oeuvrard, Eric Debarbieux." Pierre Jakez Hélias fut l'invité de ce colloque. Puis il s'est fait conteur un soir de ses premières années d'école à Pouldreuzic, sur la baie d'Audierne, en Pays Bigouden baigné de légendes. Et comment issu de parents ouvriers agricoles, cultivateurs sans terre qui parlaient exclusivement le breton, il fut attiré par le français. Ce que parlaient les Rouges! Comme à Pouldreuzic, pour les garçons la seule école était l'école laïque, les garçons blancs fréquentaient donc l'Ecole du Diable des instituteurs républicains. Car dans ce temps-là "L'Ecole laïque c'est l'Ecole du Diable!" comme le recteur le tonnait en chaire en frappant du poing. "Pour aller à l'école, en octobre, comme il ne fait pas encore froid, ma mère m'a fait retailler un uniforme kaki de mon oncle Jean qui a servi des années en Indochine avant de revenir se faire tuer sur le front, à Tahure" (Le Cheval d'Orgueil). Le grand-père de Per Jakez Hélias affirmait : «Le conteur prend son bien où il le trouve». Ce grand-père était sabotier-conteur, lui deviendra professeur-conteur. L'auteur de "Contes bretons de la Chantepleure" conservera sa double appartenance, bilingue français/breton. "A l'école, il est interdit de parler breton. Il faut tout de suite se mettre au français, quelle misère! Au début, nous avons beau faire, nous entendons du breton dans les paroles de la maîtresse des petits. Ou plutôt, nous essayons, vaille que vaille, de reconnaître dans la suite de sons qu'elle émet des mots bretons connus. Ainsi par exemple, elle veut nous apprendre une comptine en s'aidant du rythme. Des comptines, nous en connaissons tous, mais elles sont en breton. Si elle s'avisait de scander l'une d'elles, ce serait l'enthousiasme. Mais non. Elle débite! "Une poule sur un mur/ Qui picore du pain dur -Répétez-le avec moi!" (Le Cheval d'Orgueil). Notons qu'un bon nombre d'écoles bretonnes de nos jours portent le nom de Per Jakez Hélias. Mais le moment fort de ce colloque à la pointe de Morgat fut l'intervention de Paul Le Bohec. Un passionné de l'école rurale adepte de la pédagogie Freinet , un libre expérimentateur permanent. Il enchantera son public largement acquis à sa cause en brossant l’ensemble de ses travaux portant sur le processus de création/expression dans l’acquisition des différents langages (oral, écrit, mathématique, pictural, musical, etc.). Une trajectoire professionnelle et militante entièrement vouées à la promotion d’une Ecole Publique qui mena cet instit, bien que très âgé mais animé par la même conviction comme en témoignent ces vidéos, à batailler jusqu'au bout. Ce badge me renvoie à une relique des années Freinet conservée parce qu'elle symbolise ce combat. Il s'agit d'une imprimerie en bois de petite dimension 19.5 cm x 29.5 cm étiquetée "Le Limographe C.E.L Cannes", accompagnée de deux paquets de papier polygraphique quadrillé et d'un rouleau de liège. L'imprimerie à l'École, technique nouvelle d'éducation populaire. Cet équipement rudimentaire et efficace qui apportait ainsi dans les écoles le matériel pour cette pédagogie progressiste, était fabriqué par la C.E.L., la coopérative de l'Enseignement Laïc fondée par Freinet qui a su communiquer ses convictions à des milliers d'instituteurs et d'institutrices qui en retour grâce à leurs parts sociales ont permis l'édification de cette entreprise qui livre le matériel. Quelle est-elle cette pédagogie? De multiples liens internet l'expliquent en long et en large. Que disait alors ce dangereux révolutionnaire dès 33 que combattaient déjà les fascistes de "l'Action Française" ? L'enfant doit pouvoir s'exprimer, se réaliser en classe ... A la sortie de l'école, il faut qu'il ait une instruction suffisante, mais qu'il ait surtout gardé le goût de s'instruire... Le défaut de l'école actuelle, c'est l'intellectualisation... A l'école, l'enfant pose des questions...Le maître aide l'enfant à se réaliser..." Pour se faire une idée des convictions de Freinet, lire cet article écrit en juin 34: "Si la guerre éclatait..." Voilà pour l'histoire glorieuse. Compte tenu des addictions que développent l'informatique et Internet, il n'est pas sûr que le goût à l'imprimerie aujourd'hui soulève les passions. Mais ce n'est pas le problème, de nouvelles formes sont à inventer. Socialement, économiquement, humainement, le problème qui met à mal de nos jours ces pratiques émancipatrices et épanouissantes c'est la surcharge des classes due à la diminution préoccupante du nombre d'enseignants qui sont de plus, soumis à des contrôles stricts dans l'application de programmes scolaires archi-verrouillés par des hauts-fonctionnaires qui n'ont jamais pratiqué l'enseignement dans les conditions réelles. C'est à dire face aux difficultés sociales et aux grands écarts des acquis entre tel et tel élève. Sans moyen ni soutien, comment dans une classe de 30 enfants apporter par manque de disponibilité et de temps avec les élèves, leurs acquisitions fondamentales quand dans le même temps plusieurs d'entre eux ont des problèmes de langage (vocabulaire, syntaxe, prononciation)? D.D Chronique. …Programmes scolaires qui véhiculent une idéologie terrifiante: celle de l’homme asservissant les autres êtres vivants, les faisant disparaître si besoin, de l’homme immortel, niant sa propre mort… -L’école investie par des profs-technocrates dont le premier regard, lorsqu’ils rentrent dans une classe, n’est pas celui de la rencontre avec l’enfant mais celui du lieu où se loge la prise informatique. -L’école investie par les chefs-technocrates qui ont peur des élèves, qui ne traversent jamais une cour de récréation et rêvent de caméras partout, qui parlent, en termes d’effectifs, de « cohorte » …et mettent les enfants au garde-à-vous. - Les parents qui n’ont plus les interlocuteurs dits « sociaux » à leur écoute, et qui viennent parler de leurs galères, de l’alcoolisme, aux coups reçus, et un jour ceci : « madame, à partir du 15 je n’ai plus rien à lui mettre dans son assiette, alors, les mots sur le carnet… » Voilà monsieur, je ne vois jamais tout ça dans la presse syndicale… J’ai enseigné 40 ans. Pile-poil. Je me dis que l’école devient une imposture. Françoise. 30/12/2009-21:39 « Combine »…à retardement Je vais déplaire, je préviens ! Déjà l’autre jour quand M concluait : « …pour cette sortie de la rationalité néolibérale, et vers une société réellement démocratique, ne sont pas données mais bien à inventer… » j’ai tiqué. Ce soir, D écrit : « Mais ce n'est pas le problème, de nouvelles formes sont à inventer. » Inventer, ré-inventer…Il ne faudrait pas que ça redevienne un slogan… Celui-là même que nous (je me glorifie du « nous » car j’avais 18 ans à l’époque et j’étais dans la rue, voire, si vous voulez tout savoir à la rue) gueulions avec force en 68, car tout, oui, devait être réinventé. Nous avions même une autre ambition, c’était de réinventer l’amour ! Quelle folie n’est-ce-pas ? …Franco était à quelques encablures de nos cités, et Salazar, pas loin non plus. « Et nous voilà… ce soir …» comme dit la chanson… Françoise. 31/12/2009-00:48 Re-chronique. Voici un autre coup de gueule au titre évocateur: les héros de la culture sont fatigués. D.D. 01/01/2010-17:08 Re-chronique! L’article auquel vous faites allusion n’est, pour moi, pas un véritable coup de gueule car il n’ose pas aller plus loin que ce que l’on se dit d’habitude, donc je me permets d’insister : C’est devenu un peu facile d’attaquer les pouvoirs en place : évidemment les gouvernants actuels détruisent sciemment ce qui reste d’une école qui s’est déjà elle-même auto-détruite ou presque : Vous parliez de la pédagogie Freinet…combien d’instituteurs ont véritablement pratiqué cette pédagogie ? J’ai des amies qui l’ont fait, bien sûr les inspecteurs les torpillaient et après ? Elles n’en sont pas mortes et elles ont continué en se sentant bien seules, il est vrai… Les programmes ? On peut tout en les « appliquant », les mettre à notre sauce, imprimer notre façon de voir les choses et décider nous-mêmes de ce que l’on veut « faire passer » (je ne parle pas forcément de savoir à transmettre mais d’envie de savoir, d’autonomie à acquérir). Il y eu une grande soumission de notre part, alors que nos statuts nous permettaient de nous rebeller, ce qui n’est plus le cas aujourd’hui! (mais qui s’en plaint vraiment ?) Qui a obligé les profs à devenir les profs-copains que l’on a rencontrés et qui sont responsables d’une faillite que les élèves paient très cher? Une faillite des relations… L’école est devenue un gagne-pain comme un autre et tout le monde s’est désinvesti…a déserté …s’est laissé subvertir. Il faudrait retrouver le texte de Castoriadis sur « La crise des Sociétés occidentales », il est peut-être dans La montée de l’insignifiance, je vais chercher. Dans les années 1980 il écrivait que le système éducatif occidental se désagrégeait et que ça s’accélérait… A force de se désagréger il ne reste plus rien… CQFD disait Spinoza ! Françoise. 02/01/2010-18:20 Chronique suite (et fin?) Chose promise…Avec l’infini plaisir : -de retrouver ce texte, à relire dans son entier, d’une actualité époustouflante. Il a été écrit en 1982 ! -mais plaisir plus puéril et narcissique de constater que, finalement, mes neurones ont « phagocyté », « intégré », à mon insu, dirais-je, jusqu’aux mots mêmes de Castoriadis…cette découverte, un 3 janvier, n’est pas négligeable, pour moi… « …Or le système éducatif occidental est entré, depuis une vingtaine d'années, dans une phase de désagrégation accélérée. Il subit une crise des contenus: qu'est-ce qui est transmis, et qu'est-ce qui doit être transmis, et d'après quels critères? Soit: une crise des «programmes» et une crise de ce en vue de quoi ces programmes sont définis. Il connaît aussi une crise de la relation éducative: le type traditionnel de l'autorité indiscutée s'est effondré, et des types nouveaux -le maître-copain, par exemple - n'arrivent ni à se définir, ni à s'affirmer, ni à se propager. Mais toutes ces observations demeureraient encore abstraites si on ne les reliait pas à la manifestation la plus flagrante et la plus aveuglante de la crise du système éducatif, celle que personne n'ose même mentionner. Ni élèves ni maîtres ne s'intéressent plus à ce qui se passe à l'école comme telle, l'éducation n'est plus investie comme éducation par les participants. Elle est devenue corvée gagne-pain pour les éducateurs, astreinte ennuyeuse pour les élèves dont elle a cessé d'être la seule ouverture extra-familiale, et qui n'ont pas l'âge (ni la structure psychique) requis pour y voir un investissement instrumental (dont d'ailleurs la rentabilité devient de plus en plus problématique). En général, il s'agit d'obtenir un «papier» permettant d'exercer un métier (si l'on trouve du travail). […] Le système éducatif classique était nourri, «par le haut», par la culture vivante de son époque. C'est toujours le cas du système éducatif contemporain - pour son malheur. La culture contemporaine devient, de plus en plus, un mélange d'imposture «moderniste» et de muséisme. Il y a belle lurette que le «modernisme» est devenu une vieillerie, cultivée pour elle-même, et reposant souvent sur de simples plagiats qui ne sont admis que grâce au néo-analphabétisme du public (il en va ainsi, notamment, de l'admiration professée par le public parisien «cultivé», depuis quelques années, pour des mises en scène qui répètent, en les diluant, les inventions de 1920). La culture passée n'est plus vivante dans une tradition, mais objet de savoir muséique et de curiosités mondaines et touristiques régulées par les modes. » Et si je suis tentée de remplacer « enseignant » dans cette phrase que je trouve quelques pages plus loin… « …et posons brutalement cette question: l'homme contemporain veut-il la société dans laquelle il vit? En veut-il une autre? Veut-il une société en général? La réponse se lit dans les actes, et dans l'absence d'actes. L'homme contemporain se comporte comme si l'existence en société était une odieuse corvée que seule une malencontreuse fatalité l'empêche d'éviter. (Que ce soit là la plus monstrueusement infantile des illusions ne change évidemment rien aux faits.) L'homme contemporain typique fait comme s'il subissait la société à laquelle, du reste (sous la forme de l'État, ou des autres), il est toujours prêt à imputer tous ses maux et à présenter - en même temps - des demandes d'assistance ou de «solution à ses problèmes». …je ne dénigre et n’accuse à aucun moment ces enseignants: c’est bien clair n’est-ce-pas ? Françoise. 03/01/2010-10:24 |
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