Démocratie. N°234 Vendredi dernier, entre 11 et 13 heures, dans le cloître de l'école des Beaux-Arts, à Rennes, près d'un grand mûrier Jacques Rancière s'écoutait comme se puise l'eau d'une source fraîche qui sort du rocher. Dit ainsi c'est lyrique, c'est le lieu qui veut ça. Du coup, s'entendait là l'écart, s'appréciait la dissonance sous des aspects de voix prompte, hésitante et saccadée. En souffrance aussi, Jacques Rancière s'accompagne souvent de mouvements, de gesticulations, de mines, de souffles. Sa réflexion, l'une des réflexions majeures de la philosophie contemporaine, n'a pas pour but d'être guide mode d'emploi, mais de nous forcer à adopter un point de vue. Un point de vue sur la démocratie. Du recul de celle-ci, de son affaissement. De son rôle qui, pour lui, est celle d'être la démocratie des incompétents, comme l'avait déjà en son temps stigmatisé Platon, et comme la condamne toujours "l'élite" du moment; celle qui, de nos jours, porte en elle la haine viscérale de la démocratie quand elle parle de l'"irrationalité" des mouvements sociaux, ou du "corporatisme" des grévistes. Dans le flux de la conversation, pas d'idéalisme pour étayer sa pensée, faisant référence à la source grecque de la démocratie, il nous rappelle que le démos grec était le nom de ceux qui n'étaient pas comptés pour avoir droit à la parole. Pour Rancière c'est ce qui définit le mieux le processus démocratique, quand ceux qui n'ont pas droit à la parole parlent. Quand ceux qui sont hors-champ surgissent sur la scène de la politique. Qui donc? les Incompétents évidemment. Selon lui, et son intuition, qui n'est pas sans rapport avec la solidité, c'est aux bords du politique (ce que l'on définit comme politique en langage courant) que sans cesse s'instaure la politique. Ainsi sapant les fondations du blocaus (juridico-politique, carré, bétonné, porte verrouillée de l'intérieur) posé sur la dune on devine ici les vagues successives, qu'elles viennent du mouvement des sans-papiers, de celui des chômeurs et précaires, ou des manifestations récentes de violences urbaines... Mais l'auteur de "La haine de la démocratie" vise plus loin encore quand il écrit:"La démocratie n'est ni un type de constitution, ni une forme de société. Le pouvoir du peuple n'est pas celui de la population réunie, de sa majorité ou des classes laborieuses. Il est simplement le pouvoir propre à ceux qui n'ont pas plus de titre à gouverner qu'à être gouvernés. De ce pouvoir-là on ne peut pas se débarrasser en dénonçant la tyrannie des majorités, la bêtise du gros animal ou la frivolité des individus consommateurs. Car il faut alors se débarrasser de la politique elle-même." Et poursuit ainsi:"Les plaintes ordinaires sur la démocratie ingouvernable renvoient en dernière instance à ceci: la démocratie n'est ni une société à gouverner, ni un gouvernement de la société, elle est proprement cet ingouvernable sur quoi tout gouvernement doit en définitive se découvrir fondé." Puisqu'il s'agit de démocratie, de l'égalité, loin de la rengaine médiatique des présidentiables qui trépignent, Rancière active l'art du questionnement "Qu'est-ce que...?", "Que veut dire...?", "Qu'est-ce qu'on entend par...?". Démocratie n'est pas faiblesse, même si chez Rancière c'est payer cher le plaisir de reprendre son souffle. Par la voix d'un singulier philosophe s'écoulait la source aux Grecs pour tenter de capter l'essence de la démocratie. D.D |
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