Vieille pensée européenne.

Puisqu'apparemment personne ne sait comment se défaire de ce gouvernement Raffarin, "cette tête de veau" -pour reprendre les mots de Bernard Lavilliers ce soir à Rennes-, qui n'a eu de cesse d'humilier les salariés, et de clore le bec aux jeunes, et de la violence symbolique d'un baron patron en chef qui déclare au surlendemain d'un vaste mouvement social que "le smic est trop élevé" quand 22.5 millions de salariés ne touchent pas leur part de richesse qu'ils créent dans ce pays élevé au 4ème rang mondial des nations les plus riches, l'angle de tir alors se concentre sur l'Europe.

Aïe! le repli paranoïaque, le repli hexagonal, aurait de beaux jours devant lui. Par agencement d'esprit quand les sujets s'entrechoquent en tête, ou adhèrent entre eux, cela m'amène tout droit à cette vieille pensée qui réapparaît quand on manque de ligne de fuite.

La vieille pensée sacrificielle. Explication sommaire. Dans le fond inconscient des hommes, des hommes en foule évidemment aussi, quand arrive un événement négatif c'est qu'à l'origine un mauvais sort leur a été jeté. Ont-ils pensé, et le pensent-ils toujours autant. Jeté par qui? Par le père qui fait autorité, qui réprimande, qui punit et tape sévèrement sur les doigts. Ce que nombreux ont appelé Dieu, et continuent ainsi quotidiennement quasi-partout sur la planète. D'aucuns -et j'en connais- se rueront en me disant: es-tu sûr que le fond inconscient des hommes soit ainsi? A qui je répondrai: citer Freud c'est éclairant!

S'il y a eu punition c'est qu'il y a eu faute. Pour se sortir de cette situation qui peut mettre en péril la vie de la communauté, ont-ils pensé, et le pensent-ils toujours autant, ce qui est choisi c'est de se fabriquer un bouc émissaire. Et de lui faire porter la responsabilité. De le charger des fautes. Pour se racheter aux yeux du père, sacrifions!. Mais sacrifions qui, quoi, comment? De toutes façons il faut payer d'un prix à la mesure de la faute. Donc, sacrifions le héros. Socrate, le Christ, etc...Ou bien sacrifions l'ennemi intérieur qui se dissimule en nous, et comme cet ennemi est invisible dénichons-le, voir inventons-le: Juifs et Tziganes...Ou les chaînons faibles des SARL capitalistes.

Comme cet exercice s'est pratiqué souvent dans l'histoire des hommes, Alain Juranville, philosophe-psychanalyste, pense que l'idée- force du message chrétien, longtemps en vogue, est la dénonciation du sacrifice humain. Le Christ crucifié en serait la symbolisation. L'autre emblème est Socrate. Mis à morts, qu'ont-ils dits? "Ecoutez je vous plains car vous ne savez pas ce que vous faîtes." Ce qui signifie qu'ils ont réagi à leur condamnation par une pensée de l'Autre, adressée à l'autre, sans être animés d'un sentiment de haine. Pas même une petite de giclée de haine, paraît-il. Parce que pour Socrate -ce qui le deviendra plus tard dans le message chrétien, l'important est d'aimer, comme le dit la chanson. J'irrite un peu je sens.

Ce qu'écrit Conche: "Si Socrate arpente les rues, les places et les jardins d'Athènes, se tient près des comptoirs des marchands, entre dans les boutiques, pour, chaque fois, "aborder comme un frère aîné" les citoyens de sa ville et les étrangers, soit pour répondre à leurs questions, soit plutôt pour les interroger et les amener, de question en question, à se mieux connaître afin de s'amender, c'est parce qu'il les aime. Aimer d'un amour socratique, qui n'est autre que le véritable amour du "prochain", c'est vouloir rendre meilleur. Socrate, insoucieux de ses propres affaires, passe sa journée au milieu du peuple d'Athènes, uniquement préoccupé de rendre ses concitoyens meilleurs. Durant trente ans, il n'a fait que les aimer. De là son contentement quand il jette un regard sur sa vie. De là aussi son contentement au moment de mourir."

Donc aimer l'autre, aimer son prochain, c'est la pensée de Socrate comme le dit Marcel Conche qui poursuit à sa façon:"A quoi mène la philosophie?", me demande-t-on. La première réponse est: "à rien"; la seconde: "à aimer".

Revenons à ce père qui fait sa loi et qui punit. Dans le fond inconscient des hommes. Pour Freud ce père -qui n'existe qu'inconsciemment, donc cet Autre, a pour rôle de permettre de couper le cordon avec la mère. Que le petit enfant prenne conscience de lui-même, qu'il se différencie de sa mère. Nous sommes dans la psychanalyse. Je m'aventure. Et Lacan, disciple de Freud, prolonge ainsi: du coup, le père est cet Autre.  Cet autre avec lequel, en s'y référant, l'on prend très jeune conscience de ce qu'on est soi.

D'où cette idée de la prise en compte de l'Autre, prise en compte absolument essentielle pour que les sociétés humaines vivent en paix. Cette idée pré-existait au message chrétien qui l'aura véhiculé jusqu'à nous "dans son chariot à roue", comme le dit Régis Debray. Mais cette idée aurait pour origine Socrate, ce type connu de tous qui n'avait pas une belle tête, dont la pratique philosophique a consisté uniquement pendant 30 ans à s'adresser à l'autre dans Athènes. En s'adressant à l'autre, il lui posait question sur question, et poussait en conséquence son interlocuteur à approfondir sa réflexion. Il aidait à accoucher la bonne conception de soi que porte en lui celui qui vient le voir, mus l'un et l'autre par l'amour de la vérité.

N'attendez nul savoir de moi, mais la vérité, la vôtre, disait-il. A la condition d'être endurant pour soutenir la discussion, j'ajoute. Parce qu'elle devait secouer plus d'une puce de dos chez l'interlocuteur au bout du fil. De la discussion en est ainsi sortie la philosophie, la vraie, sans se faire payer, gratos. En prônant la gratuité du discours philosophique, Socrate en plus ridiculisait les pratiques lucratives des fades sophistes de l'époque. Et dans le même temps, au même endroit, la démocratie apparaissait. Emportant Socrate mort debout.

Revenons au sacrifice. Si le message chrétien l'apporte jusqu'à nous, par préchi-précha, il met particulièrement en exergue le thème de l'amour du prochain auprès de ses ouailles. Ce qui suscitera et suscite toujours de nombreux commentaires -lire le dernier Michel Onfray.

Mais un autre message portant sur cette même question nous est parvenu, c'est celui de la tragédie antique. Sauf qu'avec celui-ci, ce qu'il nous donne c'est qu'il convient individuellement, dans son existence, de gérer au mieux cette part à soi de sacrifice puisque ça existe, qui, face à un malheur, un événement, un choix existentiel fondamental, nous pousse à sacrifier quelque chose ou quelqu'un. C'est à dire qu'en une vie nombreux sont nos choix qui nous mettent face à un dilemme: par exemple en s'engageant à fond dans une action personnelle cela se traduit au détriment d'autre chose, cela pénalise quelqu'un, ou quelque chose d'autre. Et notamment dans un choix plus existentiel cela va jusqu'à remettre en cause son amour pour l'autre, ou pour les autres, sa famille, ses enfants, etc...Donc soit opter pour soi, soit opter en faveur de l'autre. D'où cette question du sacrifice qui demeure intacte éternellement. Ne pas la trancher de façon purement délibérée conduit au malentendu.

La pensée n'a pas de terminus. Elle ne s'arrête jamais. En toute langue ou toute couleur elle ne s'arrête jamais comme l'aura aussi chanté Rachid Taha en arabe, samedi à Saint Malo. Puisse-t-elle ne pas être attirée par quelques automatismes suicidaires.

                                                                                                                                                                                                                             D.D

 Chroniques

...