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Etincelles. N°306 Chez moi l'emballement pour les livres est essentiellement contingent du temps consacré à mon trajet domicile/travail, par rail. Quitte à le perdre en déplacement autant qu'il soit enrichissant. Donc, voilà. Ainsi, j'ai un désir de livres avec orientation quasi-exclusive: philo à fond! Ces chroniques l'attestent. Prothèse ou compagnon de route, je ne me déplace plus jamais sans mon livre. Ce n'est donc pas par hasard que je trouve utile de revivifier certaines belles histoires autour du livre. En voici une. Fin de manif jeudi dernier, l'intrigue se trame sur le parvis de la gare de Rennes. Je rencontre un ancien copain de régiment, du 13ème régiment du génie d'Epernay...il y a trente trois ans! "Salut! Comment vas-tu? Lis-tu toujours autant?". "Ah! bon, je lisais à l'époque? Maintenant c'est pire c'est bien plus!" me dit-il l'étincelle à l'oeil. Et faisant preuve l'un et l'autre de quelque chose qui n'a rien à voir avec l'âge nous étions là sur le pavé beaucoup plus heureux que deux jeunes appelés du contingent à discuter...bouquins! Et il s'empresse de me recommander une petite maison d'édition nouvelle et intéressante. Puis je le quitte et promptement rejoints mon train du retour. Dans le wagon je m'installe face à une dame qui me demande si je ne préférais pas être assis dans le sens de la marche. Qu'on me demande pareille chose c'est bien la première fois, me dis-je, et lui réponds qu'être dans la direction opposée de la marche ne nuit pas à mes lectures et que par conséquent je ne remarque jamais dans quel sens défile le paysage et à quelle vitesse va-t-il. "Ah! mais vous aussi vous lisez!" lui dis-je. "Oui, me répond-elle l'étincelle à l'oeil à son tour, une passion! Je fais partie du cercle de lecture de l'hôpital de Pontchaillou. Et d'ailleurs nous sommes à la recherche de bénévoles!" Ce point nous permet de faire le lien avec le social et la politique: "Les patients lisent-ils beaucoup?" "De moins en moins car leur séjour à l'hôpital se réduit maintenant la plus part du temps à trois jours". Puis elle m'explique la place qui est donnée au livre dans le monde assommant des hôpitaux et des êtres souffrants. Tout ça c'est important. Elle: "Les livres c'est une évasion!" Moi, en proférant une banalité: "Les livres peuplent l'esprit!". Conversation qui aujourd'hui me renvoie ipso-facto à ce que dit Jacques Rancière pour qui "le monde n'est pas fait seulement de qualités sensibles éprouvées, il est aussi fait de livres, non pas d'"imaginaire" conventionnellement partagé, mais d'un continuum de livres et d'attestations de l'existence de ce dont ils parlent." En d'autres termes, le livre produit des effets, tranche par rapport aux réalités environnantes. L'idée même, chez Rancière, que la littérature relève d'une "existence suspensive", qui échappe aux catégories habituelles d'appréhension de la réalité (vrai/faux; réel/imaginaire; sérieux/fantaisiste...). Faire en sorte que de telles étincelles d'autonomie par la lecture subsistent et se développent, m'enchante. J'enchaîne alors sur une confidence: cette étrange coïncidence qui, moment historique en ce qui me concerne, m'amène par hasard à quelques minutes près à discuter littérature avec deux personnes rencontrées coup sur coup, situation autant inattendue qu'exceptionnelle, et finalement terriblement romanesque. Genre littéraire qu'elle apprécie infiniment, assez éloigné d'ailleurs de mes promenades philosophiques à partir de questions terre-à-terre. Quoique... Elle a ri et avons parlé bouquins comme après avoir saisi l'extrémité d'un fil que l'on tire et qui va permettre de dérouler la pelote. Le trajet s'est bien passé, et le moment plaisant...bien qu'il soit dit qu'en littérature une bonne histoire est comme une collision ferroviaire: plus les trains viennent de loin, plus l'impact est spectaculaire. C'était comme un bonheur qui tombait à pic. La racine heur-(bon-heur / heur-eux) vient du latin "augurium" qui signifie augure, présage (tout signe par lequel on juge de l'avenir). D.D |
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