"Bien dormi! ou pas?".

Ah! y a le soleil qui pointe! Pile poil de mon bureau là où je m'assois chaque jour dès 8h05; ce matin vers 8h20, j'aperçois à travers les cloisons vitrées du couloir le soleil qui pointe au centre même de la fenêtre du bureau de la collègue d'en face qui chaque matin m'adresse vers 8h02 un "Bien dormi! ou pas?"-bureau garni de multiples gélules d'homéopathie alignées en rangs d'oignons et de comprimés mi-blancs mi-beiges réunis autour de sa bouteille d'eau, médocs pour femme seule.

Et bien cela peut paraître très banal, voire plat, mais pour moi c'est pas rien, d'un coup ça me rend optimiste de la recevoir en pleine tronche cette boule de feu qui émerge, forte, déterminée, conquérante, ardente, dans sa trajectoire sans faille. Et quand je me retourne, découvrant mon ombre dessinée sur l'autre cloison côté ouest j'interprète ce qu'elle me dit: "Alors bonhomme! à toi de jouer!". Bref, allons-y je prends ce rayon pour un signe.

Optimisme: tout va vers le mieux, tout aujourd'hui est meilleur que tout hier. Cela résiste même à l'énoncé de certains faits. Philosophiquement, "L'optimisme est une posture de l'intelligence portant sur la totalité -dont on sait qu'elle peut être interprêtée de manière statique, dans le sillage de Parménide, comme étant l'Etre, et de manière dynamique à la façon d'Héraclite, comme étant le Devenir." (Robert Redeker). Par exemple, l'optimisme de Leibniz était statique: tout est pour le mieux, dès aujourd'hui et depuis toujours; le monde ne peut être meilleur. C'est l'optimisme de l'Etre. Par contre l'optimisme héraclitéen c'est celui du Devenir, soit de l'oeuvre créatrice de l'histoire.

Quelque soit son choix, l'optimisme qu'il soit statique ou dynamique rend possible la confiance: confiance dans le temps, confiance dans l'histoire. Les croyances se sont toutes fourrées là-dedans, évidemment: le Christianisme et le Progrès. Et en grande partie elle se sont évaporées...

10h00, la boule qui réchauffe en filant sa trajectoire a quitté la fenêtre et d'un coup ça se refroidit. Fallait s'y attendre. Première déconvenue. Promesses? Promesse?

Il n'a jamais rien promis du tout, jamais,  lui au moins, le soleil. A l'inverse la foi en Dieu ou dans le Progrès a longtemps pris la forme de la confiance. Si le Christianisme est mort -voir Nietzsche- il semble que cette confiance dans le Progrès sous toutes ces facettes (les sciences, la politique, l'humanité fraternelle, etc...) se soit beaucoup émoussée, ou du moins elle n'apparaît plus distinctement. Quelques brutalités et de nombreuses froideurs au XXème siècle sont passées par là: échec politique, échec écologique, échec humain et social.

Quant au progrès technologique, Herbert Marcuse dans L'homme unidimensionnel écrivait: "quand le progrès des techniques s'est emparé de l'imagination, il a investi les images de sa propre logique et de sa propre vérité; il réduit la faculté de l'esprit." Heidegger parlait d'arraisonnement. "Du coup la plongée dans le pessimisme alimente le système planétaire de l'industrie du divertissement et de l'information, la fabrique mondialisée du vide, est l'instrument de cet arraisonnement." je cite Robert Redeker.

"L'homme de la rue, le téléspectateur, le sondé, le supporteur sportif, le loftvoyeur, le publivore, l'électeur doxocrate, le "c'est mon choix...parce que moi je", toutes ces figures déshumaines sont fabriquées par des machines d'anthropofacture issues du progrès" dit Robert Redeker dans le Progrès ou l'opium de l'histoire paru aux Editions Pleins Feux, petite maison d'édition de Nantes. Redeker poursuit: "Désastre anthropologique: l'homme dont l'imagination a été mécanisée par les industries du spectacle, autrement dit l'homme qui n'est plus capable d'imaginer est bien le dernier homme, l'hypercontemporain, produit de la décomposition du progrès, du temps où le progrès n'a plus de fin et n'est plus lui-même une fin; il est l'homme d'au-delà de la mort de l'homme. Son existence incarne le bougisme (...): bouger pour bouger -bouger est même devenu un mot d'ordre publicitaro-médiatique colporté par des stars du show-business: se bouger la tête, se bouger le corps sont devenus (...) des fins en soi -se mouvoir; dans ce cadre, le progrès n'est plus qu'un élément du mouvementisme généralisé, sans qu'on puisse dire pour autant que le bouger et le mouvement soient des finalités, les nouvelles fins de l'homme. Ce sont plutôt des anti-finalités." Pour lui "L'homme contemporain est l'existant chez qui la tension s'est substituée à toute forme de fin. Il est l'homme tendu sans fin -d'où: le stress, mode anthropologique d'être dans le monde occidental, tendu vers rien. Bref, il est l'homme-tension autant que l'homme-sous-tension".

Alors comment rester optimiste quand le soleil quitte cette fenêtre doucement ensoleillée? Par bonheur, j'y reste par en avoir sauvegardé un rayon : "La musique est une politique. Sans âme et sans transcendance, matérielle et relationnelle, la musique est l'activité la plus raisonnable de l'homme. La musique fait et nous fait faire le mouvement. Elle assure notre voisinage, et le peuple de singularités. Elle nous rappelle que la raison n'a pas pour fonction de représenter, mais d'actualiser la puissance, c'est-à-dire d'instaurer des rapports humains dans une matière sonore". (Deleuze).

 D.D

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