Paroles.                                                                            N°259

Dans la suite de la chronique précédente je tiens à parler ici de ces réseaux du pays profond pas si informels que ça, qui sont fait de ces relations entre les personnes, d'évidences sensibles qui ne portent pas sur des thèmes particuliers, qui portent peu de phrases définitives sur quoi que ce soit, mais qui se racontent et se réinventent en faisant face à une situation donnée et en trouvant une solution dans l'instant.

Je parle de cette parole fondamentale et chaleureuse qui constitue le lien, qui tente à partir de tout et de rien à construire des choses, et de faire une musique d'ensemble cohérente à partir d'une construction mélodique qui se fait au fur et à mesure, qui se préoccupe de la santé et du moral de l'autre, qui se rend disponible et disposée à l'aide si besoin est, où la porte de la maison est toujours ouverte, où la tasse de café n'attend qu'à être servie, où quand on sent de la gêne on part pour mieux revenir. Je parle de cette parole qui lie conversation sans qu'il ne soit jamais nécessaire au préalable de téléphoner pour fixer l'heure et la date de son passage, où heureux sont ceux qui raisonnent ou déraisonnent pour les autres, qui suscitent la confiance ou déclenchent les rires, il est si rare de rire seul. Je parle de cette parole exigeante qui donne quand on est seul le sentiment d'y être moins, qui en passant par l'inévitable "qu'en-dira-t-on" donne à chacun sa place et sa part dans un ensemble, cette parole commune qui se tient au seuil de sa porte ou accoudée à sa fenêtre en y faisant circuler le matin de vieilles habitudes, le midi des "à tantôt!", et le soir des appels pour la soupe. Cette parole d'un monde timide qui dit le mauvais temps et les mauvaises nouvelles en langue véhiculaire, les incidents et les rencontres en mots-outils, en débris de langues, en silences et répétitions, cette parole qui porte la certitude d'appartenir à ce qui se passe ici et maintenant à l'endroit où elle est naît, où les choses se disent/lisent un peu entre les mots et les gestes par des gens qui ne sont pas forcément des parleurs. Je parle de cette parole ignorée qui trempe les caractères et porte les nouvelles, faite des détails infimes de la vie ordinaire donc paraît-il d'insignifiance et de bavardage, une vieillerie donc.

Cette manière de vivre en parlant disparaît au gré des ravages de l'âge. La vie parlons-en...Donc, dernières phrases avant le chaos. Car celles-ci qui n'encombrent pas les plateaux télé, ni les débats publics, il ne faut pas croire qu'elles se réinventent de nouveau à travers les technologies de communication et les déplacements, la vitesse et l'affairement, « fluidité » ou « flexibilité » ces belles cadences. Elles se dissolvent par individualisme et indifférence, qui produit de l'isolement et de la solitude archaïque. Le populaire ne se réduit pas au manque, et ce n'est que par une illusion d'optique qu'il apparaît tel à celui qui ne voit de positif, de réel, que la manière de vivre dominante.

En ce qui concerne cette dernière, je sors tout chaud d'une réunion de présentation sur la radio numérique. Où l'on y apprend que la télévision du futur prévoit aussi la fin progressive du mode analogique pour le média radio. Entendre: la radio par diffusion fm est condamnée à disparaître à court terme, car les auditeurs s'en détourneront comme ils bazardent toute autre vieillerie. Aujourd'hui chaque station de radio ou presque est autonome dans sa diffusion, c'est-à-dire qu'elle possède ses propres équipements d'émission et de diffusion. Demain, c'est soumission ou disparition. Comme cette technologie nous sera budgétairement inaccessible les nuages les plus sombres planent sur nos têtes de petites radios locales libres et indépendantes. Au meilleur des cas il nous faudra passer sous les fourches caudines des opérateurs privés, avec l'appui d'institution publique. Adieu la liberté! Alors la radio numérique pourquoi faire? Et d'un, faire émerger une vaste opération commerciale sur le secteur de la radio qui démoderait par rapport à d'autres supports médiatiques (la tnt et la téléphonie mobile, l'internet) en visant au renouvellement du parc audiovisuel des foyers français (4 à 6 postes fm par foyer, 60% en fixe (poste dans la cuisine et le séjour), 40% en portable (autoradio, baladeur), l'auditeur écoutant en moyenne 4 stations différentes par jour; et de deux, si possible, élargir le nombre des radios pour susciter chez le consommateur potentiel justement un intérêt nouveau d'équipement grâce à une diversité de programmes (hypothèse la plus intéressante mais néanmoins la plus combattue puisque cette solution aurait pour effet de morceler le pactole des 3 grosses sociétés qui en palpent les gros sous de la publicité diffusée). Par quelle stratégie industrielle? Tout est connu d'avance. Normal, puisqu'à chaque fois c'est pareil. Le fabricant des futurs postes numériques de réception grand public qui seront vendus à bas prix, sera à coup sûr du sud-est asiatique (coréen). Cette société fabriquera un nombre considérable d'appareils de façon à inonder le marché européen, les lancera, puis immédiatement déposera son bilan de façon à échapper à la fiscalité. Bref, là encore, la logique libérale dans toute sa puanteur. Un signe: durant cette présentation je ne me suis pas même aperçu moi-même qu'il ne fut jamais employé le mot "communication".

Pas confondre avec cette vieillerie essentielle, cette parole commune à vivre qui, à en conclure certains, serait de fait contre-culturelle puisqu'inapte à comprendre et à saisir les "problèmes du monde". Cependant cette parole populaire en connaît plus sur le prix du boeuf qui a augmenté de 4.7%, ou celui des légumes de 6.3%, des fruits de 7.6%, venant s'ajouter à celui des loyers de 4.6%, du gaz de 15.3% en 2 ans et enfin de l'essence de plus de 33% en 2 ans. Ou sur l'effet que ça fait, parmi d'autres, de se faire arrêter continuellement -comme moi-, par des motards à tuniques bleues et bottes à lacets, parce qu'apparemment sa voiture -une Audi 80 année 83 en ce qui me concerne- étant démodée et un peu crotteuse ne serait ni assurée ni autorisée à circuler, voire même être menée soit par un conducteur saoul soit par un primaire quelconque roulant sans permis, vu qu'il ne peut être que suspect puisque d'apparence pauvre et de la campagne. Ils ont contrôlé les papiers du véhicule, m'ont demandé à qui il appartenait!!, mais n'ont pas testé mon haleine.

Ce qui, en chemin, n'ôtera pas mon intérêt pour le « retissage » du lien social, à partir de cet outil radiophonique qui, répétons-le, est accessible gratuitement (pour la télé se paye la redevance; pour l'internet se paye l'abonnement, pour la radio c'est gratuit!) quelque soit notre condition et occupation, mobile ou pas, y compris s'il s'adapte à ces nouvelles possibilités de communication qu'on ne peut décidément pas laisser en si peu de mains tentaculaires et, pour tout dire, anti-démocratiques.

"...Comprendre que la parole parlante est constamment constituante, qu'elle est institution recommencée et, comme toute l'histoire, création continuée." (Castoriadis).

D.D

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