- Chronique N°374 -
 


 

   

Salade. N°374 

C’est d’une pratique minuscule mais efficace dont il est question ce jour: faire apparaître quelque chose ! Certains la qualifieront de lieu commun. Peu importe!

Puissance printanière, innocence et bonté, tout un programme! Parlons donc de salade. A table l’autre soir, à la maison, nous observions combien nous apprécions mieux la salade du jardin que celle du supermarché jamais en reste sur les surenchères marchandes. Un lieu commun? Parfait, justement grattons-y le sol ou écoutons-y ce qui pousse,…ce qui pousse à l’action. Lieu commun ? Hum ! à creuser ! A l'heure où nous faisons aveuglément confiance en la fée informatique, celle-ci est-elle aussi durable?

Gardons les pieds sur terre. Ainsi la salade du jardin bien pommée que nous avons vu grandir après l’avoir soi-même plantée, eh bien nous la mangeons en entier (y compris les feuilles un peu picorées). Et nous ne la perdons jamais. A l’inverse celle achetée au supermarché facile à paumer en fond de frigo, faute de goût, finit par conséquent assez régulièrement hors limite de consommation, la pauvre perdue dans son sachet plastic ! J’ai entendu dire autour de moi que nous n’étions pas les seuls à qui cela arrive. Pas attirante, vaguement nécessaire à se nourrir, ça se comprend! En déduire: les choses faites par soi-même représentent une valeur personnelle bien supérieure à celle sans signification.

La signification? Réside-t-elle dans le lieu dans lequel elle est née ? Où elle a pris racine ? D’une terre qui lui a donné un corps sûrement. Avec ses voisinages, avec ses rapports qui se construisent toujours et qui donnent sens à ce voisinage. D’où la peau qui enveloppe. L'intérieur et l'extérieur se tiennent. Mais au juste c’est quoi ces voisinages ? C'est la terre, l'air, sa proximité de la mer ou non. La lumière. Les gens qui s’en occupent. Le temps qui lui est consacré: à désherber autour -"La crasse ça pousse plus vite que le reste!"-, à l’arroser au pied, ou à butiner ici ou là. Comme une de mes collègues vient de me le dire ce midi: « Ma mère dit en parlant de ses chrysantèmes « je les élève », elle ne dit pas « je les cultive » non, elle dit « je les élève ».

Elevé ici et nulle part ailleurs au monde. Y compris parmi les plantes minuscules, bien enracinées, souvent cosmopolites. Qui n’occupent qu’une aire restreinte. Lieu des bactéries qui s’échangent des gênes par simple contact, à qui l’on doit tout et nous renseigne sur l’art d’échanger, de partager.

Mais de ces surfaces bêchées combien sont-elles devenues pelouses ? Terres autrefois fertiles devenues pauvres… Espaces verts. Tondus rasibus ou livrés aux herbes hautes. Qu’est-ce qu’un espace vert au juste ? Sinon un endroit d’herbe nommé ainsi et qui de nos jours désigne son usage, ses usagers et ses équipements. Et par déduction interdit ce qui lui est contraire. Autrefois l’usage fut-il consacré à l’herbe à vache, ou laissé vague. Ou bien fut-il jardiné. Mais oublié soit parce qu’il n’existe plus qu’à l’état de trace, soit parce qu’un autre imaginaire plus puissant le laisse dans l’ombre (« zone de loisirs » par exemple. Or qui irait de lui-même bêcher un espace vert identifié par arrêté « zone de détente et de loisirs » ? Pourtant n’est-ce pas aussi une activité de détente ou de loisir que de jardiner pour soi ou pour tous? )

Vu de mes yeux, dans les villes roumaines suite à leur chaos social et économique à la fin de l’ère Ceaucescu, les citadins qui manquaient alors de tout bêchèrent les espaces verts de la ville, y compris sur des rond-points de lotissements j’y ai même vu des poules et des lapins qui y trouvaient leur pitance, installés sous un arceau de grillage. Les pelouses près des maisons avaient été toutes retournées pour y faire venir du maïs afin d’ y nourrir le cochon familial. Les personnes que nous connaissions qui résidaient à Arad en appartement se rendaient après leur travail chaque soir au jardin qu’il possédait distant d’une quinzaine kilomètres. La pénurie de graines était-elle qu’ils nous sollicitaient pour qu’on en leur adresse à notre retour, ce qui fut fait.. Ce qui signifie l’importance vitale de ce type d’activité « déqualifiée » mais essentielle, à ne pas désapprendre…

D’ailleurs, à propos « d’espace vert «, dit en passant, il est impressionnant de se rendre compte en l’espace temps d’une année combien la végétation pousse. Et transforme chacun des lieux sans vraiment que cela se sache, de façon ‘invisible’ en quelque chose d’autre. Pas étonnant que tout organisme vivant suive ce rythme, y compris l’homme, y compris l’homme dans sa sauvagerie. Passons !

Proposer une mutation de la médiocrité ambiante ? De l’autre côté du ring des certitudes, retour au jardin. Ainsi a-t-il été délaissé ce qui en partie sortait de soi et de ce qu’on savait faire au profit de ce qui est fabriqué et vendu en série. « On s’est fait coloniser « me dit un autre collègue qui me parlait des semences que l’on re-semait d’une année sur l’autre, mais qu’on a laissé tomber. « T’as même plus le droit de re-semer le beau blé trié après la moisson, -le petit blé étant destiné pour les poulets-, celui que tu sèmes à la Toussaint pour refaire du blé. C’est interdit maintenant!».

Puis à la table de la cantine Sodexho !!! ce midi, ces deux collègues-ci se sont mis l’un et l’autre à se dire comment greffer ceci avec cela, comment et avec quoi ont-ils vu faire dans leur jeunesse, bref délivrant sur un plateau tant d’exemples qui me sont passés d’une oreille à l’autre sans qu'il me soit possible d’en saisir un au vol vu le débit auquel chez l’un comme chez l’autre, toutes machines lancées, ça quittait leurs belles étagères à souvenirs.

Si la confiance dans la qualité du produit formaté en a pris un coup, et qu’est apprécié à sa juste valeur le goût redécouvert « Aller dans le jardin avec ma petite fille et manger sans laver une belle tomate toute fraîche, c’est un délice, du bonheur ! » (toujours le même collègue), ce qui vient d’abord c’est la perception d’une perte de sens. Pareil pour les fleurs dont on connaît le vécu: « Je les élève ». Terre en mains.

Au jardin, la puissance émergente de la terre. Vrai repos, mais suspens attentif: y aura-t-il quelque chose au bout? Chasse aux limaces, chasse aux oiseaux, etc... Constance et opiniâtreté. Gilles Clément dans une chronique récente dans Libération parlait ainsi : « Au jardin, les vraies urgences : semer la diversité. Multiplier autant qu’il est possible les variétés ne figurant pas au catalogue, donc hors la loi, et les redistribuer dans la plus grande gratuité en attendant l’interdiction de faire son jardin. Aux Etats-Unis, Monsanto propose une loi interdisant les potagers. Il va falloir discuter avec la Maison Blanche qui vient d’en créer un. Faire son purin d’orties ou de consoude, user du bien commun avant qu’il ne soit entièrement marchandisé. »

Lieu commun? Allez, deux infos significatives qui démontrent le contraire: "Quel-devenir-pour-les-jardins-familiaux"," Ils-veulent-sauver-leur-jardin-ouvrier". DD