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Schengen. N°301 Siret. Roumanie. C'est une petite ville proche de la frontière ukrainienne. Pauvre. Urbanisme et architecture de type pays de l'Est dans le plus caricatural, le plus écorché, le plus laid, le plus déprimant. Blocs de béton décrépis, avenues très larges disloquées. Mais sur la petite route qui s'en va vers la frontière ukrainienne, route d'ornières dans une vaste plaine qui me rappelait les polders de la baie du Mont Saint Michel, on y franchit un pont sur la rivière "Siret" qui en descendant des Capates matérialise la frontière. Sur les rives de celle-ci des étendues de tapis bariolés à sécher, de ces tapis qui en revêtissant les planchers et tapissant les murs ornent et adoucissent dans les maisons la vie des gens des pays de l'Est. Tapis épais à grandes fleurs bariolées qu'on lave ensemble et qu'on étend sur les bords de la rivière en été. Magnifique patchwork dans cette europe très pauvre à la charnière de l'Europe qu'on nous propose et des anciens pays de l'Est. Moldavie, Bucovine, régions frontalières. Sentiment d'immensité à cet endroit d'ouverture vers le grand Est européen que l'on ne connaît pas mais qui suscite l'imaginaire. A cet endroit de nulle part ma première expérience de téléphone portable: appel à mon père, son parfait, clarté incroyable de la communication. Le paysage y est superbe en cette zone frontalière, donc interlope aux petits trafics de subsistance, voire d'organes, voire d'existences pour la prostitution. Dans un petit parc municipal de Siret, l'on y découvre un marché clandestin, silence absolu, discrétion totale, des petites dames, des grands-mères assises dans la pénombre à vendre ce qu'elles avaient pu gratter dans la terre, récupérer ici ou là, un petit boulon rouillé, un bas, une boîte de coca vide, une épingle à cheveux, deux ou trois clous rouillés, un bouton, des sachets de soupe déshydratés, un reste d'aspirine, etc...Rien quoi. Dans les rues de la ville tout était silence rompant avec l'ambiance en dehors du bourg avec le passage de camions, de vieux autobus déhanchés, de voitures, de vélos, de charettes, de chiens, des poules et du coq qui chante jour et nuit, ou près des maisons de bois peint, de la conversation des femmes dans les enclos de jardin car là-bas les patates ne poussent pas en super-marché. A certains endroits de cette ville on sentait la transaction clandestine dans le regard inquiet des participants autour d'une vieille bagnole russe sans âge, sans couleur, sans amortisseurs. Cela fait plusieurs années de ça que j'y suis passé, en touriste, à pister la poterie noire de Marginéa. Et quelques monastères fortifiés transylvains, notamment celui de Sucevita aux fresques extérieures, le plus proche. Dix ans presque, mais je suis sûr que rien n'a changé. Et c'est à ces gens abandonnés à leur sort que je pense quand j'entends l'application des accords de Schengen qui bloquera cette ouverture! En regardant de plus près, l'imaginaire que dégage un mot c'est fou. Ici, en ce qui me concerne, un nom: Schengen! Dès l'annonce de " Depuis le 21 décembre dernier, 400 millions d'Européens pourront aller et venir dans l'espace de Schengen" il y a eu chez moi émergence, surgissement de tout un faisceau de significations, donc d'images dont l'une parfaitement localisée m'emporte ainsi immédiatement à cette frontière à la lisière du village de Siret. Et du coup cette multiplicité d'images qui me reviennent en tête. Schengen n'est pas pour moi dans ce cas une ville de quelque part mais le nom d'un code, celui d'un dispositif créé par l'institution politique pour distinguer ce qui est européen de ce qui ne l'est pas. Ainsi se fabrique l'individu social européen. D.D |
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