A propos d'âne. Les ânes de Bagdad sont devenus suspects aux yeux de l'armée de George Bush engagée en Irak dans une bataille décisive de sa "guerre mondiale contre le terrorisme". Les pauvres bêtes au sexe alerté se voient fouillées au corps par les Marines et autres "boys" armés jusqu'aux dents, depuis que la résistance irakienne a utilisé des charettes à ânes comme rampe de lancement de roquette contre le ministère du Pétrole.

Alors il est des jours aussi où tu as envie de faire relâche, de faire vie ordinaire et de tirer vraiment la gueule comme tout  le monde. De te fondre dans le décor des qui-causent-pas, des renfrognés, des masques de plomb. Comme cela, parce qu'après tout il y en a marre d'être vivant, je veux dire vivant d'air joyeux qui prend chaque matin son bain de pied dans la bassine du bonheur. Que si c'est Toussaint tous les jours pour tout le monde, sordide décor humain, pourquoi pas pour toi, aussi. Tu tire la gueule comme tu ferme le poing, ainsi personne n'y verra ta ligne de vie. Voilà ce que je me suis résolu à prendre comme posture lundi dernier. Faisait maussade, à tous les points de vue, du maussade à plein tube, bon à remballer l'oeil enflammé, sa tête en extase, ses heures folles. C'est bien regrettable de s'enfermer chacun dans sa cabine de la sorte, mais c'est l'envie d'être seul sûrement , sûrement peut être, dans un monde où pas mal de gens parlent faux rien que par plaisir. Je fus des leurs ni plus médiocre ni meilleur que la plupart dans ma sociale insignifiance. J'aurai aimé me sentir dans le vent, il m'est resté de cette journée sans envergure et triste mine, le goût d'un silence électrisé. Nous ne sommes gens sérieux. A qui n'est-ce pas arrivé ? L'âge d'homme a-t-il un âge? D'aucuns diront que c'est vain de s'prendre la tête d'âne, que c'est mieux de jouer du coude sans savoir qu'à deux pas de là le monde entier refait ses comptes. J'ai ainsi passé ce lundi entier les grandes oreilles tournées en arrière, traîne semelle prêt à saboter, comme un âne de Bagdad .

Dès le matin à l'entrée du souterrain de gare, un habitué de la ligne me salua en chuchotant. "Comment tu vas? Bah! comme un lundi ! Dur comme un lundi ? Bah! comme une résignation !". Et du coup c'est parti pour la journée-peau de banane sur la même musique de rame, où même les mots m'ont lâché.

Ceci-dit, je l'avoue, loin de moi l'envie de se résigner. Mais c'est par une pure pirouette langagière que je m'en suis sauvé. Arrivé sur le parvis de la gare, je me posais toujours cette question: pourquoi répondre résignation ? probablement parce qu'existait en moi de la résignation... Bon, on va pas en faire un monde.

Dire des mots qui vivent, c'est semblable au temps, nous ne l'approchons pas en le serrant, comme entre des pinces, entre les repères de mesure, qu'il faut au contraire, pour en avoir idée du mot comme du temps, le laisser se faire librement, accompagner la naissance continuelle qui fait toujours neuf, et, en cela justement toujours le même. Ainsi s'y trouve là autre chose et plus que nous ne cherchons.

Les mots. Mardi, j'ai lu dans Libé le retour d'Armand Gatti au parloir. Pas résigné du tout le bouillonnant grand'père Gatti qui travaille avec les loulous depuis perpette, les exclus en tous genres, sur des textes exigeants, difficiles. Armand Gatti, l'écrivain, metteur en scène, le poète, cinéaste, dramaturge, l'engagé dans tous les combats, le grand homme de théâtre, auteur de " La Parole errante" édition Verdier, " 80 balais", invité à une nouvelle réalisation collective d'une mise en mots dits de paroles étouffées de maudits prisonniers. Gatti s'enflamme encore "C'est par les mots qu'on change le monde." disait-il récemment à des condamnés à de longues peines. Lui puise dans sa vie de résistant et de déporté et leur assène: "Vous êtes libres. Vous décidez que les barreaux de la prison n'existent plus." A la question d'un détenu:"C'est quoi, une belle histoire?", Gatti hurle: "Là où tu as le cri, le vécu, l'existence même". "Quelle solution vous préconisez?" Gatti s'enflamme de nouveau: "Prendre le langage."

Prendre le langage, c'est l'exceptionnel mouvement têtu des étudiants rennais qui, après débats, reconduit son action quotidiennement contre le LMD, se définissant ainsi un nouveau rapport au politique. Prendre le langage, c'est être en dépassement infini de soi-même, car c'est un langage passage, trans-port, trans-metteur, trans-formation, trans-identitaire, trans-versal...

Je pense à ces voix, à la vie, à la joie, à un partage, qui résident dans l'échange spontané et naturel de voix qui s'entrelacent, empiètent ou se nouent l'une sur l'autre. Actes simples qui font l'agencement des faits mini-minuscules en faisant du bien. Il en résulte un événement entier, tout en actes. Le sens se fait au risque de se défaire, c'est un sens volubile, un mouvement de pensée, d'appels et de réponses, de musicalité, un jet d'air jaillissant de poumons déployés, où le commencement se métamorphose et s'accomplit dans le visage, et les mains qui dansent, prend rythme et vitesse propre.

Dirons-nous: que s'était-on dit ? Ne saurons plus ce qu'on s'est dit, mais saurons que c'était bon, le bien que cela nous a fait. Trois mots à l'adresse de l'autre, comme pulsion de vie pour le plaisir de créer, peuvent contribuer à tout hasard et en tout lieu, à un mouvement résolu à saper les assises d'une société inhumaine. Tu tente de créer le débat là cela semble clos, ça peut faire événement. Il est émulation, dépassement de soi, création d'un art de vivre en se déployant émotionnellement Un art des correspondances. Un bien fou dans du présent chaleureux comme très modestement lors de mon retour de travail de mercredi quand, avec mes voisines de banquettes, nous nous sommes fichus de ces vieux wagons tape-cul dans lesquels les bagages s'envolent.

Si les ânes ont de grandes oreilles? Mais c'est pour mieux entendre tes mots mon enfant.

 

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