Sangliers.                                                                             N°348 

Alors que je roulais avec à l'esprit les éléphants du PS, d'un champ de terre surgit dans la nuit au nez et à la barbe de ma voiture tout un chapelet de sangliers dégourdis et radieux, traversant la chaussée fièrement. J'ai pilé net. Frissons. Quoi? six ou huit éléphants ici?

Non! Des sangliers, hôtes des forêts, mangeurs du gland du chêne. Cela s'est passé il n'y a que deux minutes à peine à mon retour de la radio, j'en suis encore sous le coup. En fait, à quelques millimètres près j'allais emboutir la vie sauvage pas nourrie aux croquettes. Voire une faune éjectée de sa préhistoire, ou d'un paléolithique pas fossilisé. Bref, voilà une présence inopinée propre à se déprendre du ridicule.

D'autant que, m'a-t-on dit, vendredi dernier "mon TER" a percuté un sanglier de cette population sauvage des vieux chênes qui vaque parfois sur rail. Conséquence : 4h30 de retard ! Dans ce circuit productif du collectivisme global ainsi y a-t-il été murmuré ces mots sonores qui raisonnent des passagers : « Ubuesque ! c'était ubuesque ! »

Hors normes. Car observons ce qui nous entoure: pas de sanglier à percuter les e-mails! Pourquoi donc un train? D'habitude le train passe sans souci après avoir déchiqueté l'animal à poil et au tempérament combatif. Mais cette fois-ci, l'irresponsable animal des bois et forêts et de l'âge des pierres et du ballast, sabota la machine en un endroit stratégique pour celle-ci. Touchée en son point faible, la machinerie -nouveau modèle- déformée, décharnée, ou par le choc en perte
de voltage sur ligne électrifiée,  fut contrainte à l'immobilisation obligatoire. Bonjour les retombées technologiques de
cette prise en otage d'un réseau logistique dont la dégradation est imputable à quelques lambeaux de nature sauvage.

Suite à cette action directe sur les centres nerveux, un ordre supérieur déclencha la mise en œuvre de deux procédures de sécurisation après avoir dépêché une loco. L'une consista à pousser le TER vers la gare la plus proche en aval, direction Saint Malo - procédure entreprise puis abandonnée au bout d'un temps; l'autre, à tirer le TER vers la gare la plus proche en amont, direction Rennes. Un va-et-vient fait toujours un drôle d'effet psychoacoustique dans un train bondé de fin de semaine, soumis et rageur. Cependant calme et patient. Bien qu'en l'absence de toilettes, par coupure du circuit électrique les portes étant toutes verrouillées. Et à ces heures vides inutiles et propices au faux contact dans l'activité électrique des neurones s'ajouta le malaise prévisible d'un passager. Ce qui déclencha sur-le-champ l'immédiate procédure de
secours d'urgence : arrêt et attente des secours en rase campagne.

Ce fait pas banal, mais pas vraiment dramatique, appelle deux observations. La première fait suite aux propos tenus la semaine dernière à cette même place quand y était évoquée cette interrogation : «comment des sujets peuvent-ils faire l'histoire tout en étant faits par elle ? » En pistant quelques signes de conditionnement à notre insu. Car voici-là à partir de cette anecdote des aléas du chemin de fer électrifié, comment s'en révèle un autre. Ainsi combien aujourd'hui, dans ces allées et venues contraintes et soucieuses qu'impose la vie en société à flux tendus, apparaît nettement que la
prise en charge des personnes, y compris notamment par la mise en œuvre de ces procédures lourdes et contraignantes de sécurisation ne laissant rien au hasard, est fortement inscrite dans nos états d'esprit.

Mais c'est à la seconde observation que va ce soir ma préférence. A l'écoute de ce témoin direct qui me rapporte l'événement, pris lui-même dans cette sphère pressurisée, close sur elle-même, privée d'air, résignée, obscurcie, cernée par les ondes radio-électriques, à fenêtres qui ne s'ouvrent plus, dans tout cet affolement animal donc c'est l'image du Sanglier de Paul Rebeyrolle qui me revient tout nette. Façon personnelle de rendre hommage à cet animal mythologique. Courageux et rusé, friand des glands de notre chênaie d'où se diffuse la radio depuis Rochefort en Tréméheuc.

Bon, c'est l'heure des infos je retourne m'asseoir pour prendre des nouvelles des éléphants.

                                                                                                                                                                                                                             D.D

 

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