Existere, disions-nous? "Bernard C. est mort cette nuit. Il ne s'est pas réveillé. Sa femme lui a dit quand elle s'est réveillée "mais tu ne te lèves pas ce matin, tu ne travailles pas? ", il était décédé. Il est mort comme son frère." m'a dit jeudi matin tôt ma première collègue rencontrée dans couloir près de la pointeuse. Mort tragique et brutale. Douce dans le même temps puisqu'il fut fauché en plein rêve. A quoi rêvait-il? Qui sait ce que l'impact d'un rêve a de maudit. Tristesse et chagrin pour les proches. "Il reste de lui en nos mémoires ses qualités humaines appréciées de tous ainsi que ses compétences professionnelles unanimement reconnues aussi bien par l'ensemble de ses collègues et des personnes qu'il fréquentait quotidiennement." dira la note d'information qu'adressera à son personnel la direction de notre service employeur. Bernard C. était un collègue de travail, dynamique et sympathique, en pleine forme apparente, actif et volontaire, qui commençait à avoir bon espoir de partir à la retraite pour l'été 2006, il avait 57 ans et avait commencé jeune par travailler durement sur les chantiers de construction rennais. Compte tenu de cette fin d'existence, du coup, dans ce contexte, poser la question qui suit peut apparaître déplacée, mais pourtant c'est bien justement à ce moment qu'elle se pose: qu'est-ce qu'exister? Existere c'est d'abord sortir: d'un trou de terre, d'une cachette, d'une maison, d'un domaine...dit Jean Beaufret, philosophe prisonnier et néanmoins ami d'Heidegger dans l'immédiat après-guerre. Sortir du néant... avant d'y retourner! Que l'existence soit précisément un des concepts les plus historiquement surchargés me permet de laisser très vite l'examen de ce terme à ceux qui aimeraient s'en tenir confortablement à une seule formule facile d'utilisation, prompts à céder à un dogmatisme qui trancherait en simplifiant. On se débrouillera sans. Voici huit jours qu'il s'est éteint, comme une bougie qui perd sa flamme, et qu'ainsi a été fermé le chapitre de sa vie. D'une vie d'une intelligente dignité d'un être qui a agit. Dans la situation que nous vivons aujourd'hui voilà ce que je peux en dire: la peine des collègues est fugitive! De très courte durée. Dame oui. Un constat d'impuissance peut-être. Existere, disions-nous? Y a de quoi dire. Alors autant citer Marcel Conche dans Temps et Destin, en suivant paraît-il les traces d'Heidegger: "Le non-être est le destin de tout être particulier". La mort est "destin" au sens où nous ne la choisissons pas. "Ce n'est pas volontiers, ni librement, que je vais mourir, car si je pouvais choisir, ce n'est pas cela que je choisirais. Mais ce n'est pas non plus librement que je passe d'un instant à l'autre et que je m'approche ainsi, inexorablement, de l'instant de la mort." (Temps et Destin). Bref, pas moyen de nier ce destin, c'est le compte goutte des jours. Si j'en parle ce jour à quelques lunes de la Toussaint, la coïncidence est purement fortuite. Et je n'ai pas la tête en chrysanthème. Existere, disions-nous? Pourquoi? Va me le dire. Il n'existe pas de science du "vivre" définie scientifiquement, sous essais confinés en milieu sûr, avant essais en pleine terre. Rien, pas même une éprouvette sur une paillasse de salle de labo! Ni à attendre le résultat d'analyses. Et l'on se plaît seulement à invoquer un art de vie, une façon à soi, pour soi, d'appartenir à la réalité. Avec nos semblables, dans leurs regards. Pour Aristote, de s'inventer soi-même et de s'attribuer une forme. Ce que dit aussi Aristote pour qui s'inventer c'est agir, choisir et délibérer: "Y a-t-il lieu de délibérer sur tous les sujets? Tout est-il objet de délibération? Ou bien, dans quelques cas, la délibération n'intervient-elle pas?" Il répond lui-même: nous ne pouvons pas "choisir" d'être immortels...ou autrement dit: personne ne peut délibérer le fait d'être mortel. Nous en sommes là. Existere, disions-nous, face à notre destin unique et inéluctable. "La maxime de Delphes: "Connais-toi toi-même" ne prône pas dit Jean-Pierre Vernant, comme nous aurions tendance à le supposer, un retour sur soi pour atteindre, par introspection et autoanalyse, un "je" caché, invisible à tout autre (...). Pour l'oracle, "connais-toi toi-même" signifie: apprends tes limites, sache que tu es un homme mortel, n'essaie pas de t'égaler aux dieux." Ses obsèques ont eu lieu samedi matin. La famille est très croyante. A l'église, tel qu'il m'a été rapporté, aucun hommage funèbre à sa personne en dehors d'une synthèse exécutée par le curé du bled, une sorte de CV à usage posthume. Pas de discours de gens, d'amis, l'ayant côtoyés, appréciés. Le discours n'est pas neutre, et son manque non plus, il "trouve force et appui dans une configuration de l'identité où chacun apparaît inséparable des valeurs sociales qui lui sont reconnues par la communauté des citoyens. Dans ce qui fait de lui un individu, l'homme grec reste engagé dans le social comme il l'est dans le cosmos" dit Vernant à propos du monde grec. Quel qu'en soit le rite religieux choisi il aura été confisqué à mon collègue disparu du monde chrétien les mots simples, singuliers, proches pour dire son "Existere". Reste alors dans nos mémoires de collègues sa robustesse, sa volonté, son action, sa gentillesse. D.D |
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