Pont.                                                                               N°288

"J'ai compris que le paysage change selon la direction dans laquelle on roule sur la route." (Jim Harrison).

Je complique. Près de chez moi, se trouve mon pont préféré. Un petit pont de pierres sous une ligne de chemin de fer. Banal. Sous le pont, le chemin de terre est devenu un chemin goudronné. Evolution. Je l'ai connu boueux, très boueux quand les vaches y passaient dessous autrefois, quand le chemin de terre était creux. Bref, d'une manière ou d'une autre, vu du chemin de fer du dessus ou du chemin de terre du dessous, à ce point précis du monde le paysage change du tout au tout.

Car l'important pour moi c'est que j'y jouais là. A fond, enfant. Dans la boue, parmi les vaches, avec mes copains qui, après l'école, s'occupaient des vaches. Donc chaque soir, qu'importe les conditions, que la pluie martèle les épaules, que l'orage gronde et que le tonnerre tombe, ou dévoré par le froid, d'aller à 10-12 ans chercher les 4 ou 5 vaches. Puis de les traire. Chaque soir après l'école. Dur! Distance: plus d'un kilomètre de chemin creux, vraiment creux. Creux de brume, creux des sillons de labour, creux des pas de vaches, creux au ventre. Sans âme qui vive, la peur au ventre quand ils le faisaient seul. Au retour une fois les vaches allégées des pis, les bidons alignés dans l'étroite allée, et le seau à lait lavé égoutté, souvent ils étaient reçus à la maison par la violente paire de gifles d'une mère de pierre, qui n'était pas leur vraie mère, puis à son retour des chantiers par la main en ciment de leur père remarié de frais, ouvrier-maçon qui bouclait ainsi sa journée les traits tirés.

La séance de remerciements terminée, bien cognés sans en connaître vraiment la raison, ils étaient expédiés au lit sans grand frais, sans bouffer une croûte à grand coup de pied aux fesses. Donc, le ventre creux. Pas facile d'apprendre de la poésie dans ces conditions-là.  Pas étonnant que Jean-Yves, le plus petit dont le nez coulait la plus grande partie de l'année, dans sa vie d'homme frêle, malingre alors car toujours à l'ouvrage, soit devenu patron-boulanger dans une ville du bord de mer. Tant mieux. Plus tard l'on apprit que ce remariage ne fut pas heureux puisque le père, à l'issue d'une longue disparition fut trouvé en forêt parmi les feuilles, le corps en partie dépecé par les bestioles. Tristesse et pauvreté.

Mais revenons à ce pont de la ligne ferroviaire Rennes-Saint-Malo, sujet de l'intrigue. L'on grimpait au remblai, plaquait l'oreille sur le rail pour entendre l'arrivée de la locomotive. Et ça sentait bon le blakson, le rail rougi par la rouille sur ses côtés, et qui scintille au soleil sur la tranche, le balast, l'aventure, sur le pont de Ruan.

Je me souviens. Mon père m'avait raconté l'activité de résistance autour de cette ligne de chemin de fer, douze à quinze ans avant. Actes de sabotage des jeunes résistants sur des convois allemands, bombardements par l'aviation anglaise de la gare, et de ses alentours, allant jusqu'à anéantir une famille entière (12 personnes en une fois) non-loin de ce pont. Notons en passant le martyr lucide des villes bretonnes bombardées à mort par ceux là même qu'elles acclamèrent comme des libérateurs

Lui-même avec des copains, ils avaient remonté de la "petite vitesse", distante du pont de 200 mètres, là où se stationnaient les wagons de marchandise, et donc d'approvisionnement en armement, par le remblai en dénivelé prononcé d'au moins dix mètres, une grosse moto qu'ils avaient débarquée d'un wagon allemand. Cette grosse cylindrée une fois remontée et un temps cachée sous un tas de fagots dans le poulailler familial (distance: moins de 100 mètres, imprudence!), fut remise au maquis. Puis à la Libération, elle passa du maquis à la gendarmerie où elle provoqua la mort d'un adjudant qui avait été aussi un résistant vaillant.

A cet endroit-là, ce pont, dans la boue d'hiver ou la poussière d'été, j'appréciais quand la nuit tombait, entendre le beuglement du train au-dessus de nos têtes. Là-bas, le pont, comme un souvenir qui peu à peu en moi se transforme. A cette terre-là, à ce paysage-ci, j'y suis resté collé quelque soit la direction dans laquelle je roule.

D.D

 Message reçu le 26.09.07 à 21h41:

« J’ai compris que le paysage change selon la direction dans laquelle on roule sur la route »

Et vous monsieur vous roulez de votre âge adulte vers votre enfance et vous portez le poids de cette « noire consternation » du moment et vous nous parlez boue et grondements et froid et claques et faim, alors, changeons de direction, repartons de l’enfance…et le paysage change effectivement parce que souvenez-vous, les gosses s’en foutent de l’orage et vous taillez des badines de noisetier pour taper sur la croupe des vaches, vous rigolez comme des dingues en dévalant  le remblai à l’approche de la micheline,  vous ramassez des châtaignes que malgré tout on vous grillera le soir, et vous avez des grands-mères qui vous beurrent des tartinées de chocolat et vous avez les joues rouges et les genoux écorchés…C’est le même petit pont. Sûr !

 

 

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