Une mine de riens.

Le radiateur électrique de mon bureau est réglé sur la lune, je viens de l'apprendre. Bonne nouvelle! En soi tout le monde s'en fout d'accord. Seulement voilà j'aime les lunes. Toutes!. Comme Jim Harrison, toutes! "La lune?" dis-je, "Oui, c'est la position économique" me dit-elle, ma collègue. Ah! bon, je retombe, j'étais déjà parti dans la lune admirer sa forme en croissant, ou toute en rondeur, et sa couleur, ou ses couleurs, son gentil visage épanoui, son sourire ni jaune ni rouge, ni rouge sur les lèvres. Son regard. Tout commence par un regard. Elle nous endort, elle nous charme. On se prend la tête dans les deux mains pour ne pas y penser. Oui, ah! la lune...J'ai l'esprit de fuite, voyez. Trop sensible à l'attraction lunaire, ça me procure une espèce d'allégresse...A la vue même de la lune tout s'ébranle et se meut.

La couleur. "La couleur est un "mot" qui traduit une sensation "humaine" nous reliant au système solaire. Colorem conduit à couleur en latin, Krôma par le grec. Ainsi, multivolore et polychrome se rejoignent: les "gammes chromatiques" nous font passer des couleurs aux sons et la "gamme des couleurs" du son aux couleurs...La présence du langage trahit bien le "continuum" du rayonnement électromagnétique entre les ondes visibles et les ondes sonores". C'est ainsi qu'en parle Claude Gudin, chimiste-biologiste, un copain à Lubat d'Uzeste. Et on sait tout ça mais je trouve un autre "continumm: "On peut par voie enzymatique décrocher les deux extrémités de noyau de la protéine bêta-carotène et on libère ainsi le parfum de la violette: véritable transmutation de la couleur en parfum".

La lune, la couleur, le parfum. Continuons. "La voix est porteuse de son, le son est porteur de la poésie, du rythme, et j'ai toujours pensé que dans la poésie la signification n'est pas seulement dans les mots eux-mêmes, dans le sens des mots, mais aussi dans l'ensemble sonore que représente un vers, un poème, même dans certaines proses très rythmées, de sorte que la voix est finalement porteuse de signification, porteuse de sens."J. Tardieu. Entretiens. 1990.

Couleurs, voix. Voici le conte du voile que l'on trouve dans Pline XXXV, 64: Parrhasios le Peintre offrit de combattre à Zeuxis le Peintre. Zeuxis hésitait à remettre en jeu son titre de meilleur peintre de la Grèce mais il céda à la vanité et accepta le duel. Zeuxis le Peintre peignit des raisins. Il voulut  les reproduire d'une façon si parfaite que les oiseaux fussent attirés. Il y parvint. Un passereau, une colombe, un merle se précipitèrent à tire-d'aile sur la muraille où leur bec se brise. Parrhasios avait peint simplement sur la muraille blanche une toile blanche en lin. Zeuxis se tourne vers lui. Il est fier d'avoir abusé les oiseaux. Sur le carrelage on voit les petits morceaux de bec brisés. Il s'écrie: - Allez, à ton tour maintenant, Parrhasios. Montre-nous, derrière ton voile, la peinture que tu as faite! Parrhasios sourit. Zeuxis s'approche. Il avance la main, il cherche à prendre le voile entre ses doigts. Il ne touche que la paroi. Dans un premier temps il comprend. Dans un deuxième temps il réfléchit. Dans un troisième temps il s'avoue vaincu.

Une mine de riens, tout ça. Quand on y pense. Ce pourrait être du cinéma. C'est beau. Sans tambours ni trompettes, précieux simplement, ça coule de source.

"Peu de chose nous divertit et détourne, car peu de chose nous tient." dit Montaigne -Essais III- pointant là le triste reflet de la minceur de l'intérêt porté à ce qui est ici, alors que nous préférons courir les chimères par goût de l'irréel.

Une mine de riens. Qui a besoin d'air, d'ailleurs, d'espace. Auxquels j'ajoute le vent, le vent loquace. "Le vent est loquace, comme tous les solitaires." (Hugo). Quel drôle de monde: on veut se distraire, on s'égare.

Là, ici, maintenant, c'est une mine de riens. "Fabuler d'un autre monde que le nôtre n'a aucun sens, à moins de supposer qu'un instinct de dénigrement, de dépréciation et de suspicion à l'encontre de la vie ne l'emporte en nous. Dans ce cas, nous nous vengeons de la vie en lui opposant la fantasmagorie d'une vie "autre" et "meilleure" (Nietzche).

  lDD

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