Contes de Noël !

Il me semble bien avoir entendue chanter tout l'automne Renaud (avec Axel Red), une chanson qui disait :
                                             « Les dieux, les religions,
                                         Les guerres de civilisation,
                   Les armes, les drapeaux, les patries, les nations,
                         Font toujours de nous de la chair à canon. »

Il paraît même qu'Europe 1 la diffuse aussi, c'est pour dire ! C'est pour dire que tout le monde se fout de la chanson comme de la guerre.

Jusqu'ici l'opinion française ne trouvait pas les porte-avions très sympathiques. Elle les trouvait un peu gris, un peu trop souvent en panne, aussi. Il fallait leur montrer que les porte-avions, eux aussi, savaient se divertir. Ce à quoi s'emploiera donc Michel Drucker, ce 26 décembre, au cours de l'émission « Une nuit sur le Charles-de-Gaulle ». Je vous en livre le résumé:

« Sous la houlette du sympathique Michel Drucker, une escouade de personnalités de la variété, du cinéma et du sport est
     rassemblée sur le pont du porte-avions nucléaire français Charles-de-Gaulle afin de démontrer qu'un bâtiment de guerre
     peut aussi être l'endroit rêvé pour passer une excellente soirée entre amis. Ce sera l'occasion de mieux connaître cette
     véritable cité flottante, fer de lance de la Force d'Action Navale, avec son équipage de près de deux mille âmes, sa haute
     technologie et sa batterie de trente-deux missiles Aster, dont  la précision n'a d'égal que la puissance dévastatrice. A      travers  des reportages et une conversation à bâtons rompus avec ses invités - ponctuée de chansons - Michel Drucker      soulignera la vocation première de ce fier vaisseau : la sauvegarde de la vie humaine et de l'environnement. »

Mauvaise nouvelle pour Renaud qui du coup risque la rechute: même Axel Red y chantera ! Non, décidément, deux   porte-avions c'est vraiment trop peu pour que la France puisse décemment « faire entendre sa voix dans le grand concert des Nations ». On devrait peut-être en exiger un troisième, pour d'éventuelles autres (é)missions.

Juste pour vous souhaiter un joyeux Noël et déposer au pied du sapin ce modeste présent. Car cette émission de France 2 prépare parfaitement le terrain pour l'envoi et la participation de nos troupes en Irak, prochainement pour partager le butin pétrolier, puisque Mister Bush a déclaré l'humanité corvéable et bombardable à merci.

Imaginer la paix.  C'est  heureusement le thème de l'article de Paul Ricoeur paru dans le Monde, ce 24 décembre 2002.

"...si la paix reste à "imaginer", c'est aussi en raison de nos déceptions concernant les entreprises collectives et institutionnelles visant au "maintien de la paix", comme on dit, plutôt qu'à l'instauration de la paix, sur des bases justes. Certes, ces entreprises respectables ont elles-mêmes une longue histoire, qui confirme que, malgré toutes les catastrophes, la guerre et la paix ne cessent de faire couple. (...)  Avec les institutions internationales du XXe  siècle, une "logique de paix" a tenté de prendre corps, face à une "logique de guerre", solidaire de l'idée sécuritaire de défense nationale avec ses appareils diplomatiques et militaires. Cette logique devait être planétaire, comme Emmanuel Kant (1724-1804) l'avait anticipé, et comme il était imposé par la géopolitique de la guerre et par la mondialisation au plan économique et aussi à celui de la communication et de la diffusion des savoirs et des techniques."

Et poursuit: "La paralysie et, souvent, l'inefficacité des institutions censées assurer la sécurité à l'échelle mondiale alimentent la déception, qui double le sentiment diffus d'insécurité que le 11  septembre 2001 a démultiplié. Comme un auteur compétent l'écrit, nous sommes en train de régresser de la vision d'"amélioration" de nos sociétés citoyennes rêvées par John Locke (1632-1704), Wilhelm Gottfried Leibniz (1646-1716), Kant, à la vision "pessimiste" de Thomas Hobbes (1588-1679), pour qui seule la peur de la mort violente peut engendrer des mesures de survie."

Et Ricoeur en déduit : "C'est précisément dans cette situation, dominée par l'instinct sécuritaire à l'échelle des peuples et des individus, et à la faveur des déceptions qui accompagnent les mesures internationales de "maintien de la paix", faute de pouvoir l'instaurer, qu'il nous faut imaginer la paix. L'imaginer, c'est-à-dire non la rêver ou l'halluciner, mais la concevoir, la vouloir et l'espérer. Car la paix, ultimement, est plus que l'absence de la guerre, ou la suspension de la guerre, c'est un bien positif, un état de bonheur, consistant dans l'absence de crainte, la tranquillité, dans l'acceptation des différences.

L'état de paix est à imaginer comme l'exact contraire de la peur de la mort violente, qui suscite toutes les formes d'attaque anticipée. Cet état de vie, qu'Augustin (354-430) définissait par la "tranquillité de l'ordre", reste l'imaginaire qui hante l'état de guerre lui-même, comme l'accorde Hobbes au début du Léviathan. S'il fallait désigner une forme verbale qui distingue l'imagination de la paix du rêve, je la nommerais l'optatif de la tranquillité, dans l'acceptation calme des différences à l'échelle de la planète Terre. "  Paul Ricoeur est philosophe et il est vivant. Et il nous souhaite à tous de belles fêtes de fin d'année.

Dans un premier temps, une telle prise de position à l'orée d'une nouvelle guerre en Irak, peut apparaître assez légère, naïve et raisonnablement décalée. Chassons les faux-semblants. Elle apparaît en fait très juste puisqu'il parie sur le souhait, le désir de la tranquillité, "dans l'acceptation calme des différences à l'échelle de la planète Terre". Ce principe peut laisser septique.

Peut-être, comme l'annonçait les Stoïciens, Diogène entre autres, parce que l'ennemi n'est plus simplement l'ennemi extérieur; l'ennemi est en soi-même; il convient de triompher de soi-même, c'est à dire d'apprendre à se gouverner soi-même, à s'auto-normer. Donc d'une attention à soi-même :"Car la paix,(...) c'est un bien positif, un état de bonheur, consistant dans l'absence de crainte, la tranquillité, dans l'acceptation des différences." Excellente posture personnelle.

N'étant pas en mesure d'estimer jusqu'au bout la pertinence de la promesse de Paul Ricoeur, il nous offre néanmoins pour les fêtes, un beau cadeau: en considérant qu'il n'y aura plus de guerres à l'ancienne, avec des armées qui avancent et qui reculent, et qu'en conséquence, l'ex-société de nations devenue l'ONU, à l'ère post-nationale, ne sert plus à rien, Ricoeur nous renvoie ainsi aux voix de la sagesse, à la tempérance et l'acceptation des différences. Une grande pensée toute en rupture par rapport à l'air du temps, c'est un beau cadeau pour les fêtes .

Mais au nom de l'état de guerre, que ne s'autorise-t-on pas ? Que ne s'autorise-t-on pas ...   

A tous et à toutes, de bonnes fêtes de fin d'année 2002 pleines de joie et de bonheur !

 

 Chroniques