Créatrice dans la mesure où elle appréhende, c’est la radio à faire.  Sans chercher à humilier la raison, se trouver en présence d’une parole vivante. Saisir la liberté qui s’en dégage. Une liberté du langage est un langage de la liberté. La parole des densités d’être, celle qui apostrophe, ose rompre le silence tacite de ceux qui se perdent dans le fond indistinct de l’anonymat . C’est une radio à faire. Une parole prise dans la chair, dans la gorge qui l’articule, quand elle se noue, se dénoue, bondit, se déploie comme un geste. Presque une couleur, une poussée organique comme le coup de poing, comme la montée de la sève.  Une parole qui annonce les saisons, qui tombe de l’arbre et qui s’évanouit dans la terre. Qui cabosse et malaxe l’imaginaire…Qui gicle. Qui se roule dans la poussière. Une parole d’échange.  Une parole de mots qui se ramassent à la pèle, dans le dialogue.

Pour que naisse quelque chose d’imprévu, en agitant le bocal du dialogue. Pas de l’Opinion, du chacun son opinion, non. Mais  du commun . Du commun du matin. Du commun du soir. Du comme un . Du comme un à chacun-chacune. Pas de parole savante-qui-sait-tout qui mutile. Mais une parole gestuelle qui se voit en écoutant. Une parole vertigineuse. Avec des yeux et un corps. Avec des mains et des cigarettes accrochées au bout. Une parole qu’on écoute, comme la musique. Sans faire gaffe. Sans baffle. Une parole qui lie. Qui noue. Du commun qui noue qu’est dit tout haut. Et qui raconte des petits trucs, du banal, mais c’est intéressant aussi quand ça cause de la vie. Un gazouillis , un ronronnement.

Est-ce vraiment une radio à faire ? Mais pourquoi donc, puisqu’elle existe en vrai. Dans les bistrots, tu la touches. En famille, en amis, en commun, tu la touches. Dans les bistrots encore, autour du bar, y a toujours quelqu’un pour discuter. Tu lances un truc, n’importe quoi et c’est parti, c’est branché et le micro est ouvert. De l’émetteur au récepteur en direct live ! « Patron , une mousse ! » en guise de jingle. Et hop, c’est parti, si tu le veux. Si t'as la mine gentille, c'est mieux. L'allure déhanchée ou le pas sautillant, la démarche polie, les zigzags précautionneux, c'est bien aussi. La tête inquiète, l'oeil rond, pourquoi pas. Ici on s’en fout, tu viens comme tu veux, on a l’habitude, on en a vu d’autres.

Energie ? y a pas d’énergie ! Hébergeur ? y a pas d’hébergeur ! Protocole ? y a pas. Il s’en dégage un espace physique de mots. Pour les saisir vifs, frais, il faudrait emprisonner le vent, le froid et le soleil dans des camisoles magnétiques ou numériques, des camisoles technologiques. Une parole qui recommence et rebondit avec l’instant, l’humeur et le client. Le commerce n’est pas seul en cause. Glaneuses, glaneuses à vos postes ! L’immédiateté de la parole des gens qui vivent et aussi parfois, qui crient leur liberté est là toujours dans ces kiosques à paroles, ces lieux-dits…à libérer les gorges entièrement bouchées par des langues.

Des lieux-dits pour la réconciliation active, ou la confidence en tête à tête, des kiosques à paroles, des abris à ingurgiter les nectars. Des jaunes, des gris, des sombres, des lumineux. Des PMU pour gratter malin, des brasseries qui se voient de l'extérieur, des bars à vin qui perdurent contre tous. Des abris modestes en apparence, profonds en salle, en arrière-salle; des bars déguisés en salles obscures ou néonalisées; des qui sont déguisés en bar de jeunes ou maquillés en bar de vieux; des qui font le trottoir en bar résille ou bar nylon; des qu'ont des écumoirs en guise d'appliques ou non; des qui distillent en alambics funk ou reggae, soul et  techno; des qu'ont des miroirs pour ne pas s'oublier, pour voir qu'on est là, et pour voir que cela se voit qu'on est là, et comment cela se vit, le soi, avec sa gueule à soi. Des kiosques à boisson  avec sandwich, saucisson, bière ou pastis et cahyuètes, des entre-pots avec ses habitués au goutte à goutte, appuyés sur la quille du navire, qu'on déplace seulement quand on lave le pont à grandes eaux; des abris anti-bombardement avec des zincs sur lesquels on trempe nos coudes qui mouillent. D'un côté du zinc, cela grince et crisse, vrille et trille; de l'autre, cela pépie, piaille. Des lieux-dits discrets avec des habitués froncés, froissés, fripés, chiffonnés, gondolés, déchirés, déchiquetés, tordus, qui regardent ce qui passe dehors, ce qui rentre et ressort, et qui surtout mâtent les filles qui se meuvent comme des ressorts . Mais surtout quelque soit l’endroit, ce sont toujours l’intonation de la voix et maints éléments corporels du langage qui deviennent centraux. Le corps y parle !

Café, café-tabac, comptoir, débit de boissons, pub, taverne, troquet…Je me souviens de la buvette de mon enfance. La chance : c’était chez moi ! Des clients, partout, des paroles, tout le temps, les bruits sur le parquet des brodequins tout cuir cloutés qu’on fabriquait, des chaises de bois qui s’entrechoquent, des rires forts, très forts parfois, des odeurs des travailleurs, à chacun le sien, du vin, de la Meuse bue à la bouteille. Et les verres à pied, toujours à pied d’œuvre, et ma grand-mère, la tenancière, toujours en noir avec son tablier noué sur ses reins, avec son éternel torchon blanc, toujours en train d’essuyer . Dans la salle, deux tables seulement, une ronde au centre, l’autre plus petite rectangulaire sur le côté. L’odeur du tabac, du gris toujours, qu’on roule sur le pouce et de la fumée dégagée à la première bouffée.  Je me souviens aussi des chevaux attachés aux anneaux du mur de la façade, leurs hennissements d’impatience, et le bruit du sabot qui frappe le sol, pour mieux engueuler les mouches. Moi, politiquement, j’étais du côté des chevaux, qui peinaient sans vision latérale, comme des esclaves avec leur charrette lourde de patates ou de sacs de blé ou d’engrais qui venait d’être chargés .

Pensez-y un cercle. Un cercle charmant comme j’en ai connu autour de cette table ronde, quand çà parlait naguère de la guerre froide et de la paix, de la crise de Cuba, du Spoutnik et de Gagarine, des évènements de 68. Un cercle de débatteurs qui se réunissent à date et heure fixe. Pour y refaire de l’en-commun. Du comme un. De l’union. Avec des paroles qui tissent, qui enveloppent, en commun, leurs rêves. Un carrefour où la philosophie est dans son arène quotidienne et le ronron poétique . L'idée est vachement moderne, financièrement accessible et techniquement sûre . En plus, l’on y trouve une gratuité momentanée de la vie !

 

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