Carte postale... Imaginez que ce qui suit soit une carte postale écrite depuis un square parisien. C'est le cas. Dans ce square en compagnie de buveurs, entre autres, où chaque banc public est occupé, deux d'entre eux sur ma gauche sont utilisés en lit de camp pour décuiter du matin. Des pigeons gras attentent leur pitance en piétinant d'impatience dans l'allée. En cet été, les massifs laissent à désirer, des chardons poussent par endroits, des mégots à d'autres. Ce que chaque coutumier du lieu observera. Un vieux bonhomme en imperméable impeccable et chapeau vert bourgeois balançant en suspension sur ses oreilles vient de gaspiller son résidu d'énergie en poussant ses pieds comme des patins millimètre par millimètre, sans faire reluire le sable et sa poussière pour autant, jusqu'au banc le plus proche en destination duquel il a basculé dans le vide, en manquant de peu de s'éclater les os. Une demeurée à robe rouge déshabillée des épaules et relevée à l'arrière jusqu'au bonbon s'échappe du square les bras ballants, le regard figé comme celui proche du lion de pierre de Denfert-Rochereau, et croise au portail un couple de vieux tourtereaux qui se la jouent jeunes en s'élançant main dans la main en romantiques comme devant une caméra imaginaire. D'autres personnes sont seules sur ces bancs de bois vert, dont une qui me fait songer à un vieux batteur de jazz pas mélancolique pour un sous aux favoris arborescents. Deux vieilles Marie-pétasses bien raides, à l'air renfrogné mais pas triste, du quartier, à voix fortes, s'offusquent à coup sûr des chardons intrus. Et autour de ça du bruit, du bruit, du bruit. Des bruits de moteurs, d'échappement, de pétarades au feu rouge pour marquer l'arrêt. C'est incroyable combien je prends conscience depuis mes enregistrements d'instants saisis sur le vif, de ces copeaux de temps, de cette sciure d'événements balayés, combien donc le bruit des moteurs inonde nos plages de silence. Le type allongé sur le banc de gauche le plus proche, tranquille comme Baptiste, a retiré ses godasses et ses chaussettes aux talons troués qu'il a accroché à un lame de banc. Elles pendouillent vaguement dans le vide, mises à décuiter elles aussi. Ses chaussures de sports posées sur le sol forment portail de domicile pour ce sans lieu ni feu qui sommeille. Les lacets sommeillent aussi, c'est relâche. Une jeune femme féline, à la conquête du monde, en correspondance sur son portable s'avance vers moi, jolie, souriante, tea-shirt rouge moulant aux motifs rebelles-punk-chicos, jean serré taille basse-nombril-hanches bronzés, s'avance donc dans ma direction "Attends, je vais demandé au monsieur" dit-elle à son appareil. Comme elle m'adresse alors un sourire tropical de bon aloi, je lui retourne le respect sous la forme d'un sourire de bon monsieur à lunettes assises sur son nez. Mais manque de chance, in-extrémis, son interlocuteur la renseigne "c'est à côté des bistrots" reprend-elle à voix haute m'adressant alors dans sa foulée pressée un regard de fille à l'aise génial-cool-super-top. Du coup mes yeux saisis en vol retombent à plat sur une rangée de moineaux accoudés à la bordure d'acier forgé faite d'arceaux nervurés, qui attendent que je casse la croûte. Dommage pour eux, c'est fait. Le Bel endormi réveillé par l'élan féminin ré-enfile ses chaussettes à demi-tricotées et repart en Reybook-sandales d'été, titubant, approximatif, à demi-va-nu-pieds, à la pêche à la biture d'après-midi. Ma voisine du banc de droite, et jeune, et jolie, et rouquine, est vêtue tout de noir du chandail échancré au collant à motif glissé jusqu'aux pieds dans des bottes de cow-boys. Deux nouvelles dames obèses à chapeaux rouges à large bord, avec chacune une chair trop blanche trop lourde trop flasque et sa bouteille d'eau plastique à bouchon bleu qu'elles posent pleines au sol d'un geste simultané, prennent place sur le banc tout chaud voué à la décuite du midi ou à d'autres usages, notamment celui de déjeuner paisiblement de l'hamberger-frites-Coca Ligth. Ah oui! j'allais oublié: dans ce quartier, je viens de visiter l'expo "J'en rêve" de la fondation Cartier pour l'art contemporain qui présente cinquante-huit artistes, peintres, photographes, vidéastes, qui, pour la plupart, ont moins de 25 ans. Vivants en France ou en Chine, en Argentine ou aux Etats-Unis, en Ukraine ou au Brésil, en tout dans vingt-trois pays. "Portrait de la jeunesse par elle-même, état des lieux de la jeune création, "J'en rêve" présente une génération nourrie d'images et qui pense le monde avec elles(...)". Etc...C'est le dépliant qu'on nous tend à l'entrée qui le dit. Résultat des courses, l'ennui. Plat. Fade et insipide. L'art nouveau résiderait dans l'habilité à utiliser la technologie, dans le fonctionnement des appareils. Mais tout y est vide, les photographes n'ont rien à dire; les vidéastes pas plus; et les peintres tout autant. Alors cette expo me renvoie direct à ce qu'en dit Baudrillard:"On serait déjà dans un état abstrait, désincarné, où les choses continuent par simple inertie et deviennent simulacres d'elles-mêmes, sans qu'on puisse y mettre fin. Elles ne sont plus qu'une synthèse artificielle, une prothèse." Une pensée donc de mon bon square parisien où je passe un agréable moment. Il fait beau ici, mais c'est gris et un peu frais quand même. Bon courage à ceux qui travaillent. Amitiés. DD |
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