Retroussons... N°279 Je m'efforce chaque semaine à ne pas tomber dans le commentaire de l'actualité politique. Pourtant il m'apparaît plaisant de rebondir cette fois-ci sur les propos de la ministre des Finances, Christine Lagarde qui, la semaine dernière, a déclaré à l’Assemblée que la « France est un pays qui pense. J’aimerais vous dire: assez pensé maintenant, retroussons nos manches». D'abord pour quelqu'un qui s'appelle Lagarde et qui se tient droit et habile comme un manche fallait s'attendre à ce qu'elle essaie de nous mener au bâton ! Ceci-dit il faut vraiment une arrogance gigantesque pour dire un truc comme ça. Le problème de la France, prenons un exemple, fut donc l'existence d'un super-loustic comme Montaigne qui doute et ne prétend jamais proposer de vérité assurée mais seulement un témoignage subjectif. Et dont la philosophie est recherche, exercice d'une raison délivrée de ses illusions. Problème, cette pensée-ci c'est l'esprit même de la tradition française, comme disait le vieux père Nietzsche. Dans ce "pays qui pense", prenons un autre exemple cette fois tiré des sciences: Poincaré a un théorème terrible, qui montre que la Terre peut décrocher tout d’un coup de son orbite - il semble bien, d’ailleurs, que le système solaire ait connu de tels bouleversements. Là, unanimement et c'est bien la preuve que c'est "pays qui pense", chacun dans ce pays suppose que bien qu'en retroussant ensemble nos manches, redresser la barque dans un cas pareil ça ne va pas le faire. Si cette dame s'exprime ainsi "J’aimerais vous dire: assez pensé maintenant...", serait-ce alors aussi à l'adresse d'un contemporain-penseur qui pense celui-là en associant l'esprit philosophique du premier à l'esprit scientifique du second, une vedette: Michel Serres et Sa science poétique à laquelle je vous invite, en retroussant vos manches, à assister en regardant l'enregistrement de cette conférence formidable (1h 38mn) qu'il a tenu à l'École Polytechnique en décembre 2005, haut lieu du retroussage de manches par excellence paraît-il. Que dit-il par ailleurs ce penseur de France par exemple?: "Poésie, en grec, signifie fabrication, création". Pourtant j'imagine que, bien qu'en retroussant leurs manches, les poètes-fabricants ne moulinent vraiment pas dans le sens du vent qu'attend Lagarde. Le problème de tout pouvoir en général, et donc de cette Lagarde en particulier, tiendrait peut être plus au fait qu'un pays qui pense à plutôt tendance à se demander : "savez-vous qui sont aujourd’hui les décideurs ? Sans doute ne sont-ils pas ceux que l’on croit, sans doute ne sont-ils pas ce que la société du spectacle donne à voir, à grande lumière et bruit étourdissant." (Serres). Question donc qui relativise par un haussement d’épaules l'importance de la nouvelle ministre en question. Retroussons nos manches dit-elle, oui chiche! Mais à la manière alors de Montaigne, revenons-y, comme nous le montre Alain (in Propos, 1920): "C'est un homme qui pense véritablement, non pour les autres, mais pour lui-même, et qui fait l'inventaire de ses pensées, qui les pèse, qui les étire, qui les passe au feu de la critique, sans égards, sans respect. C'est quand on le suit qu'on saisit bien ce qu'il faut de force humaine pour douter . Douter est un travail de force, comme forger." Car aussi, question de ne pas baisser la garde, est-il utile de rappeler à cette ministre des Finances qui accordent les cadeaux fiscaux à ceux qui retroussent beaucoup moins souvent les manches que les autres, que la France est encore un pays où les " bras " et les "têtes" ne sont pas forcés de se vendre à n'importe quelles conditions. D.D |
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