A mes "camarades syndiqués".

J'irai voter oui avec mon teashirt de Madagascar! Car, s'il me restait une raison, une seule, pour voter oui ce serait CONTRE LE RACISME!

Je reviens d'une journée syndicale pendant laquelle j'ai tenté de débattre avec des "camarades syndiqués": pas moyen! alors ça m'agace.

Beau dire que le non rendrait l'Europe entre les deux colosses de l'âge global, l'Américain et le Chinois, encore plus vacillante, qu'elle en sortirait sans force, déchirée et impuissante à perfuser des anticorps à ce monde cancéreux rongé par les grandes firmes supra-nationales et des flux spéculatifs qui tournent en circuit fermé à la vitesse de la lumière, en épuisant les pauvres et les ressources de la planète, ça ne prend pas.

Que tout le reste, "projet alternatif du plan B" compris, c'est du baratin -quand en plus la droite néo-libérale s'apprête à prendre le pouvoir en Allemagne!. Gare même à l'exaltation de l'héroïque et de l'épique qui s'incarne actuellement dans la force centrifuge des nationalismes renaissants Mais ça ne prend pas.

Quand aucun sujet n'est discuté pour lui-même, quand tout se taille en amalgame, en marmelade, en bouillie de mots chez ceux pour qui ça prend la tête et qui se roulent eux-mêmes la tête dans la raffarinade, avant que des politiques apprentis sorciers tentent de ramasser la mise, ce n'est pas le moment de dire non.

Je pensais me lancer sur une chronique quasi-exclusivement consacrée au référendum. Mais je tourne cette chronique dans tous les sens, pour ne pas m'engluer moi-même en tournant en boucle à l'infini. Car j'ai envie de dire que cet état d'esprit qui dit non à tout ce qui bouge, "comme une poupée qui dit non, non et non", nous a déglingué déjà les dernières élections municipales, puis les présidentielles en laissant venir un fasciste au deuxième tour -seule nation du continent à l'avoir fait. Champion!-, puis dans la foulée un gouvernement à la solde des riches, de régression sociale et de répression policière.

Y a pas de rêve européen! Si ça ne marche pas, c'est que ça ne fait pas rêver. C'est fade et sans saveur. Sinon, il n'y aurait pas eu cette mayonnaise à monter. Pourtant, y a un imaginaire européen, et comme en écho à ce débat nationalisto-national, Paul Ricoeur par sa disparition -mort vendredi dernier à l'âge de 92 ans, et qui vécu et étudia à Rennes un temps- nous envoie ce message, une trace, une trajectoire, une hauteur, une droiture: « Il y a toujours une promesse avant la promesse ".

Selon lui, les sociétés, comme les hommes, se définissent avant tout par les histoires qu'elles ou ils se racontent : «Une vie ne devient une existence et ne s'appréhende comme telle, écrit-il dans Temps et Récit, que si elle est en quête de narration." De même peut-on considérer ses remarques sur le rôle de la métaphore comme une «déviance créatrice du langage», un moyen de faire surgir, de structures langagières a priori closes, une vérité nouvelle, comme une contribution essentielle à la réflexion sur l'essence de l'imaginaire, prolongeant en cela l'oeuvre de Bachelard..Ricoeur s'inscrit dans le courant de la philosophie réflexive qui cherche "la compréhension de soi, qui se fait par «réflexion», c'est-à-dire par cet acte de retour sur soi grâce auquel «le sujet ressaisit dans la clarté intellectuelle et la responsabilité morale», le «principe unificateur» de ses opérations de connaissance, d'estimation et de volition. Elle se voue, autrement dit, à la saisie de l'homme, dans la plénitude inquiète de son être." (Libé). Alors l'écouter parler en dit long sur le philosophe comme sur son époque -la nôtre.

Le Nouvel Observateur. - « Trop de mémoire ici, trop d'oubli ailleurs », ce constat sert de point de départ à votre réflexion. Quels sont les symptômes de cette maladie du souvenir dont souffrent selon vous nos sociétés ?

Paul Ricoeur. - L'impossibilité de faire la paix dans plusieurs régions du monde en est le principal. Kosovo, Palestine, Irlande du Nord : autant de terres recrues, accablées de mémoire. « Les peuples ne se pardonnent pas mutuellement », ainsi commence le livre d'un très bon moraliste allemand sur le pardon en politique. C'est hélas exact : les individus peuvent se pardonner, pas les peuples, il y a quelque chose d'impitoyable dans leurs blessures. Ce trop-plein de mémoire s'apparente au demeurant à une forme d'oubli. Dans leurs revendications, les minorités n'oublient en effet ni les humiliations ni les victoires, mais le mal fait aux autres, lui, est toujours oublié. Je me risquerais même jusqu'à dire que le culte d'une mémoire collective crée les conditions de cette cécité à l'égard du malheur des autres. En ce sens, l'histoire est plus équitable que la mémoire, dans la mesure où elle suppose mise à distance et élargissement de l'horizon : elle implique une comparaison, tandis que la mémoire se veut incomparable.

N. O. - Vous avez récemment déclaré que l'idée de devoir de mémoire s'accompagne nécessairement d'« une pointe de manipulation », et constitue même « un piège » dans lequel il importe de ne pas tomber (1). Que vouliez-vous dire exactement ?

P. Ricoeur. - Je suis heureux d'avoir aujourd'hui l'occasion de revenir sur cette question. C'est un des points de mon livre que cette conférence donnée en juin simplifiait peut-être à outrance, et sur lequel j'ai été attaqué. Il y a au fond trois grands obstacles à la mémoire, disais-je. La mémoire empêchée, tout d'abord. C'est la grande leçon de Freud : la mémoire a besoin d'être aidée, parfois même autorisée. La mémoire manipulée, ensuite : par les idéologues et autres démagogues. La mémoire obligée, enfin. Sur ce point précis, je ne dis pas que le devoir de mémoire est en soi un abus. Je dis qu'il y a effectivement un devoir de mémoire, car la dette à l'égard du passé oblige, mais qu'il est « l'occasion » d'abus. La position de victime tend en effet à refermer une communauté historique sur son malheur singulier, à la déraciner du sens de la justice. Et une telle situation tend aussi à court- circuiter le travail critique de l'histoire, ce qui est particulièrement dangereux. Sur ce point, l'historien dont je me sens le plus proche est Pierre Nora. Voyez ses contributions aux « lieux de mémoire », elles se terminent toutes par une mise en garde contre l'excès des commémorations. Il va même jusqu'à dire que leur ère doit se clore.

N. O. - Symétriquement, vous vous montrez aussi très réservé dans ce livre à l'égard de la légitimité des amnisties...

P. Ricoeur. - Là encore, on ne peut nier qu'il y ait une fonction thérapeutique importante de l'amnistie, une société ne pouvant être indéfiniment en guerre contre elle-même. Mais il s'agit d'un piège terrible, car la frontière entre amnistie et amnésie est très poreuse. Nicole Loraux le montrait fort justement au sujet de l'Antiquité (2) : tandis que la tragédie grecque sauvegarde le souvenir du malheur, la république veut toujours se fonder sur un certain oubli. Pour nous modernes, les termes du problème ont à peine changé. Pour des raisons de préservation de son identité, le corps politique a toujours besoin de se faire croire qu'il est indemne, qu'il n'a pas été déchiré en profondeur. Et l'amnistie sert ainsi à préserver l'image d'un corps politique indivisible, elle revient au fond à dire : nous sommes tous bons, à condition de creuser assez profondément. On en conçoit bien sûr le danger : le travail de mémoire ne se fait pas et, pour user d'une métaphore psychanalytique, le retour du refoulé se prépare. C'est au fond ce qui s'est passé en France concernant la période de la collaboration. En raison de l'établissement d'un mythe dominant, le résistancialisme, dans l'orbite du Parti communiste et du parti gaulliste, le travail de sépulture de cette période n'a commencé que très tardivement. Or il était essentiel de mettre fin à cette fiction, de cesser enfin de dire que Vichy n'était qu'une parenthèse et que la France était alors ailleurs : à Londres, à Alger... D'une certaine façon, elle était malheureusement à Vichy, il était important que cela soit officiellement dit.

N. O. - Et aujourd'hui, où en sommes-nous de ce travail de mémoire ?

P. Ricoeur. - Disons que nous n'avons accompli qu'une partie du trajet, d'où les réminiscences constantes de l'Occupation dans les débats internes. Il faut maintenant passer de l'inculpation à la compréhension. Qui dit inculpation dit en effet tentations de disculpation. Désormais, il nous faut nous demander : comment se fait-il que nous ayons fait ces choses-là ? Je me permets de le dire, même si ça ne fera pas forcément plaisir à tout le monde, les Allemands ont, eux, accompli ce travail politique de mémoire avec un courage et une lucidité remarquables. Depuis 1950, la démocratie allemande est respectable et s'est fait respecter, il n'y a qu'à voir le rapport qu'elle entretient avec Israël. Il est toutefois vrai qu'en France des événements plus récents ont gêné ce travail. La superposition des souvenirs de la guerre d'Algérie sur ceux de l'Occupation, notamment. La mémoire fonctionne en effet par empilement de couches, d'épaisseurs successives... Il en va de même au fond pour la Seconde Guerre mondiale, qui fait elle aussi écran à la première. Je partage à cet égard le point de vue autrefois défendu par des amis tchèques, comme Jan Patocka, qui insistaient beaucoup sur le fait que le suicide de l'Europe en 1914 était l'événement majeur du XXe siècle. Compte tenu des immenses souffrances engendrées par la Shoah, nous avons eu tendance à l'occulter. Commencer cette guerre d'abord, ne pas l'arrêter après Verdun ensuite, faire le traité de Versailles enfin : tout est parti de là.

N. O. - On a violemment reproché à l'historien Ernst Nolte sa tentative d'explication du nazisme par une réaction en chaîne partant de la prise du pouvoir par les bolcheviks. Vous tenez fermement pour votre part à le disculper dans ce livre des accusations de révisionnisme dont il a fait l'objet...

P. Ricoeur. - Je suis effectivement profondément étonné par l'ignorance des thèses exactes de Nolte manifestée par ceux qui ont pris part à cette discussion. Lorsque je dis à des amis français : savez-vous que Nolte enseigne à l'université hébraïque de Jérusalem, ils n'en croient pas leurs oreilles ! Qu'on le critique, d'accord, mais encore faut-il l'avoir compris. Il a pris position au fond sur deux points. D'une part, il s'oppose à ceux qui veulent voir en Auschwitz une sorte de « révélation à l'envers ». A l'encontre de cela, il dit : non, aussi monstrueux que soit l'événement, il importe de ne pas le mythifier. Pour le comprendre, il faut le rendre à l'histoire. Ce qui ne veut aucunement dire l'excuser. Il se livre d'autre part à une tentative d'explication historiographique. Prenons deux systèmes : le nazisme et le stalinisme... Que se passe-t-il à leur intersection ? Quelle action exerce l'un sur l'autre ? On ne peut nier que ce problème se pose. Je crois que c'est une grande erreur de confondre l'exceptionnalité absolue au plan moral avec l'incomparabilité relative au plan historique. Je ne vois vraiment pas en effet en quoi l'appartenance à un même genre, « totalitaire » selon Hannah Arendt, voire l'influence mimétique ou causale d'un crime sur l'autre, selon Nolte, pourrait avoir une vertu disculpante pour quiconque ! Je plaide pour ma part en faveur d'une singularité morale absolue des figures du mal. Il ne faut pas chercher à établir une échelle de l'inhumain, l'inhumain est hors d'échelle.

N. O. - Vous analysez longuement la crise intellectuelle traversée par les historiens depuis le dernier tiers du XXe siècle. En promouvant une vision de l'histoire sans acteurs, le structuralisme aura dans cette affaire joué un rôle très néfaste, dites-vous...

P. Ricoeur. - Oui. Cela dit, je ne mets pas en cause le structuralisme dans son ensemble, Lévi-Strauss ou Barthes, mais le visage particulier qu'il a pris en histoire avec l'Ecole des Annales, et l'influence que celle-ci a exercée sur plusieurs générations d'intellectuels. Le privilège accordé aux faits répétables, sériables, quantifiables, et par conséquent à l'échelle macro-historique, a effectivement valorisé à outrance l'idée d'une soumission des acteurs aux pressions sociales. Cela a induit une vision de l'histoire où l'individu ne négocie jamais son rapport aux institutions, mais le subit. Où l'homme est toujours accablé par des forces plus grandes que les siennes. Face à cela, il importe de réhabiliter le point de vue micro-historique, qui s'intéresse aux stratégies des individus et les replace dans leur contexte d'incertitude. En prenant en compte cette échelle-ci, l'homme redevient acteur, et on cesse d'opposer systématiquement le côté coercitif accordé à l'institution au côté présumé subversif de l'expérience sociale. A chaque échelle correspond en effet une vision des choses qui a son bon droit, c'est une des principales idées pour lesquelles je milite dans ce livre, afin de sortir de cette crise du discours historique.

N. O. - Quels sont à l'heure actuelle les enjeux citoyens qui vous touchent le plus ?

P. Ricoeur. - Je partage avec tous les auteurs marqués par la pensée de Tocqueville le sentiment de l'incroyable fragilité des institutions démocratiques. La symbolique démocratique est faible, son entraînement émotionnel reste de ce fait fragile. Le pouvoir est actuellement une place vide au niveau symbolique, il n'est qu'à voir cette sorte d'exil intérieur dans lequel est tenue la classe politique. Nous sommes par conséquent alternativement dans des rapports de vaine recherche d'unanimité ou alors de contestation, voire de dénonciation. Une grande partie de l'intelligentsia française ne fonctionne d'ailleurs aujourd'hui que sur ce mode pauvre. Vous pouvez certes le trouver sympathique lorsqu'il prend la forme de la lutte contre la malbouffe, ou de l'anti-américanisme, etc., mais il y a beaucoup de confort intellectuel dans cette attitude. Plus que de dénonciation, c'est de resymbolisation dont nous avons besoin. Et pour cela il importe que nous retrouvions un vrai sens de la discussion publique, une saine gestion du différend. Lorsque je vois de grandes commissions comme le Comité national d'Ethique s'efforcer de toujours donner des opinions unanimes, je ne comprends pas. Je crois que nous avons perdu le courage d'accepter l'opinion dissidente, d'où sans doute l'excès d'emballement qu'on observe dans certaines polémiques.

N. O. - Cet emballement dont vous parlez masque pourtant à peine la relative atonie des débats actuels... Après la chute du Mur, quelles sont selon vous les fractures idéologiques de fond qui demeurent ?

P. Ricoeur. - L'effet de clôture constitué par la chute des totalitarismes européens, loin de marquer une quelconque « fin de l'histoire », nous a libérés pour une confrontation beaucoup plus vaste : paneuropéenne et mondiale. C'est la première fois dans l'histoire que nous sommes confrontés institutionnellement et culturellement à l'Extrême-Orient. Face à nous, il y a l'Inde, le Japon, et la Chine surtout. Bref, l'Autre absolu de tout l'ensemble judéo-hellénique. Je me suis récemment beaucoup intéressé à l'école de Kyoto, au bouddhisme... Notre philosophie a été initiée par « la question de l'être », là-bas tout part du néant. Cette confrontation inédite annonce bien des surprises. Prenez notre discussion actuelle au sujet de la mondialisation. Même si vous êtes antimondialiste, vous ne pouvez échapper à cette échelle, vous êtes obligé de penser « mondial », et cela c'est une vraie nouveauté. Même chose au niveau européen. Nous sommes actuellement en train de mener une expérience incroyable, s'en rend-on assez compte ? Il n'y a en effet là encore aucun précédent historique d'une quelconque alliance politique entre vieux Etats-nations. Nous avançons sans modèle, et cela presque contre nous-mêmes, sur un chemin qui n'existe qu'à mesure que nous le traçons. Où cela va-t-il nous mener ? Là encore, je suis frappé de voir à quel point, loin d'assister à une quelconque clôture de l'histoire, nous sommes parvenus au seuil de bouleversements majeurs.

N. O. - Vous citez à la fin de ce livre une pensée de Spinoza : « L'homme libre ne pense à rien moins qu'à la mort et sa sagesse est une méditation non de la mort mais de la vie. » Une vie consacrée à la philosophie permet-elle d'atteindre cette liberté ?

P. Ricoeur. - Non, je crois qu'on n'en termine jamais avec la mort. Je suis tout à fait du côté de Levinas lorsqu'il affirme que toute mort est un assassinat. Lui va même quasiment jusqu'à projeter l'image de la Shoah sur toute mort. Malgré cela, il faut tenter de se placer sous l'horizon de la natalité... Apprendre à céder la place à ceux qui naissent, apprendre à anticiper et à accepter ce qu'ils feront de ma mort. C'est un très très long chemin, Montaigne l'appelle « l'accoutumance ». Il n'y a au bout du compte qu'une seule idée qui autorise quelque bienveillance à l'égard de la mort. L'idée que c'est un destin commun, l'idée que face à elle nous sommes tous égaux. "

 DD

 Chroniques

...