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Devenir. N°365 « Qu’est ce qu’on devient ? » Là, qu'est-ce qu'on dit, en gros ? Pourquoi ne dit-on pas « Qu’est-on devenu ? » De l’un à l’autre ne dit-on pas « Qu’est-ce que tu deviens ? » et plus rarement « Qu’es-tu devenu ? » Voyons Jean Baudrillard : Le Pacte de lucidité : « L’arrêt du devenir, c’est l’imposition d’une fin, d’une finalité, de n’importe quelle finalité. L’espèce humaine n’est devenue (peut-être même elle n’a survécu) que parce qu’elle n’avait pas de fin en soi, surtout pas celle de devenir ce qu’elle est (de se réaliser, de s’identifier à elle-même). Stratégie fatale qui est peut-être elle-même en train de prendre fin dans notre effort désespéré pour finaliser l’espèce à tout prix, jusque dans sa dimension génétique, pour l’asservir à sa propre finalité. Ainsi de l’être individuel. Sa seule chance de devenir est de n’avoir pas de fin, pas de formule idéale ni de solution de rechange. » « Devenir ?: Etre un défi à quelqu’un, mettre en jeu le hasard et donner le vertige. » « Qu’est ce qu’on devient ? » Faut-il le savoir ? A décortiquer la question résiderait-il ainsi le danger ? Banalité scandaleuse ou pas, la question on me la pose assez souvent, pas plus tard que ce midi encore au self... « Qu'est-ce tu deviens?" Pas répondu: "Je croupis ici ! je m'affaisse, me lamente!" Pas dit non plus l'inverse: "Frais, léger, joyeux, je me régale de tout!". Aurais-je pu être amené à penser à ça, ou bien à l'inverse? Immédiatement, c'est par la pirouette que j'ai torché la question: "Ça va ! Ça va !" Bref, de l'ordinaire. Au risque de se tromper de route aux yeux de Baudrillard, ni formule idéale ni solution de rechange, reprenons-la. Voyons Castoriadis: "Il faut compléter le fameux "Où était ça, Je dois devenir" de Freud, par un "Où Je suis, ça doit surgir"... Ceci-dit entre-parenthèse : il est
dit que la traduction de Freud en français se heurte parfois
à de réelles difficultés : « Les
traductions ont été nombreuses ; citons : a) Le moi doit déloger
le ça ; b) Où était le Ça, le Moi doit
advenir ; c) Là où était le Ça, Je doit
/ dois advenir ; d) Où C'était, Je dois advenir ;
e) Là où était du ça, doit advenir du
moi ; f) Le ça doit devenir le moi. D’où par certains cette formule interprétée ainsi : le "deviens qui tu es de Nietzsche" signifie le "où ça était je dois advenir" de Freud. Bref, « Qu’est ce qu’on devient ? » est une question porte-ouverte, alors qu’était attendue une borne historique pour ne pas tomber dans l'auto-analyse. Voire dans la cure analytique. Raté pour la béquille. C'est un courant d'air. « Qu’est ce qu’on devient ? », qu'est-ce à dire? Quand Castoriadis lit la phrase de Freud : « Là où était le ça, je dois devenir, advenir, enfin, venir » de la façon suivante : « là où est le je, le ça aussi doit émerger ». C'est-à-dire qu’il pense qu’un individu autonome est un individu qui est capable de regarder au-dedans de lui, de prendre conscience de ses déterminations et de laisser émerger, de laisser s’exprimer, d’une manière ou d’une autre, ses désirs inconscients. Sans se creuser trop, à la question « Qu’est ce qu’on devient ? » optons pour l’ordinaire, et misons alors sur une réponse sensée : nous existons ! Problème : "Ex-ister", étymologiquement, signifie se tenir hors de. Voilà qui est d'importance pour notre problème. L'existant trouve à se poser dans son identité d'existant; il peut dire: j'existe. Mais en même temps, il est hors de son origine. Du coup quand Baudrillard dit « pas celle de devenir ce qu’elle est (de se réaliser, de s’identifier à elle-même) » n’accomplit-il pas lui-même une bourde majeure? Puisque si j'existe hors de mon origine, pour finaliser l’espèce à tout prix, pas facile... D’où la pertinence de la question. Banale et rituelle. Populaire et touchante. Voire piquante. Qui alerte et décape quand on y prête l’oreille. Ou déclinée en jeu de cache-cache comme d’hab’. Qui peut être exprimée selon des formes variées le midi au self, ou près de la machine à café, ou entre deux rayons de supermarché, ou au PMU. Ainsi qu’entendue aussi à plusieurs niveaux car formulée en milieu ouvert. C’est à dire qui s’adresse à tout le monde. Combien de fois cette même question en toutes les langues a-t-elle été énoncée ce midi? D'où une interrogation universelle qui a pour fil directeur les formes de vie, les arts d’existence, les manières de se conduire et de se tenir, les manières d’être. Quoique si discrète et passant inaperçue! Plus qu’une formule c’est un rappel : apprendre à s’occuper de soi-même! Qui déboule dès qu'on se sert la main ou accompagne la bise, à l’occasion d’une rencontre. Avec l’autre, comme avec soi. Bon après avoir appuyé là où ça coince, je vous laisse. Allez ! A plus ! D.D |
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