Coïncidence heureuse, cette 100 ème chronique du jeudi tombe le jour de la dernière nuit du solstice d'hiver, la renaissance vers les beaux jours. Ce qui s'est appelé en langage d'époque Nouel, ou Noé ou Noël, depuis 2000 ans et poussières. Je pense à ces soirées de réveillon de jeunesse. Chez moi, comme chez tout le monde, nous ne fêtions pas vraiment le réveillon. Nous regardions la télé jusqu'à la messe de minuit, que bien sûr nous ne regardions pas. Pour marquer le coup, je m'étais donné l'habitude seul d'ouvrir une boîte de camembert "Le Voyageur". Y figurait sur l'étiquette, un bon gros rougeot d'usager d'un train, avec son mouchoir à damier rouge noué au cou, un panier en osier de victuailles à ses pieds, qui, sur sa banquette à lames de bois tenait d'une main un camembert, de l'autre un couteau, et de sa tête, après avoir humé, un regard dirigé vers une vache normande posée dans un champ vert à pommiers à cidre de Normandie qui le regardait passer. Heureuse de le voir porter à sa bouche le fruit laiteux de ses mamelles généreuses, quitte à le voir le recracher aussitôt si sa saveur s'était révélée à notre voyageur trop âcre à la bouche, comme il advient aux pommes à cidre de Normandie dont il en appréciait la gnôle vu sa bouille assurément. Il m'est ainsi arrivé de m'enfiler à cette occasion, deux ou trois années de suite, la boîte entière de "Voyageur". Pour fêter et saluer Père Noël -faux vieux à grosse bedaine, avec barbe et perruque en coton hydrophile, vêtu de rouge flashy, et d'un bonnet à pompon qui souvent sent le vin-, qui descend du ciel avec Tino Rossi par la cheminée pleine de suie, mais surtout en profitant du bon alibi pour le plaisir de dévorer sans raison particulière d'en rougir, le fromage que j'adorais. C'était mon réveillon à moi cette grande fête de m'envoyer en quelques goulées un camembert franco entre quelques tartines de pain. Je vous l'accorde, mon histoire manque de poésie. Matière grasse et amusement, une expérience de jeunesse bien ordinaire ma foi. Mais c'était ma fête, mon secret, mon jouet, ma liberté, ma confiserie. Assez proche de cette autre mythologie. Pour les Germains, la vache était une déesse qui s'appelait Audumla. Après qu'elle fut dégagée d'un bloc de glace par les rayons du soleil, elle fit jaillir de ses pis quatre fleuves de lait qui alimentèrent des hommes géants, les premiers habitants de la terre, crevant de faim. Ayant pris des forces, ceux-ci voulurent dominer le monde. Tu leur donne ça, ils te prennent le monde ! Alors Audumla la vache lècha un autre bloc de glace d'où sortir le premier homme semblable à nous qu'elle aida à chasser les géants. Question vache, vous souvenez-vous d'Omar ?. Le mollah Omar aimait les vaches. Il en avait quatre dans son jardin, derrière la fameuse villa de Kandahar dont on parlait tant il y a déjà deux ans, entre quatre murs. "Il allait souvent les admirer, les caresser, puis il arrosait lui-même, pendant des heures, l'herbe qu'elles devaient paître", racontait alors à toutes les télés du monde un ouvrier en bâtiment, employé chez le mollah. Les bombardements sur la ville n'ont pas atteint les vaches. Quelques heures avant les attentats, le mollah prévenu a mis sa famille dans des voitures et les vaches dans un camion. Tous sont partis pour une destination inconnue et jusqu'ici introuvable. Les vaches sont toujours en fuite, comme Ben Laden. Peut-être ornent-elles quelques crèches, entourées elles-même de quelques barbus? Ainsi comme les joies de la vie ont déjà commencé à s'alimenter tôt, les joies de la vie suivent inexorablement leurs cours, ligne après ligne, pour preuve palpable: c'est la 100 ème!. A chaque fois, avec un peu de tremblement, une voix dit la nouvelle phrase générale et la nouvelle phrase intime. Et elle écrit cette chronique. Mais qui parle? Et que dit cette voix? D'abord, elle couche par écrit -jolie expression!. Elle parle en l'honneur des hésitations, à la mémoire de tout le monde, à la nature. Elle parle comme on trinque vraiment quand ça clingue fort!. Elle parle avec quoi nous durons, et sa dureté réaliste, depuis l'enfance. Elle parle avec tous ces mouvements ainsi que nous avons faits, hésitations d'amitié ou les emportements d'amour. Elle parle de l'idée qui vient toujours après le mot (ou avec le mot). Ou quand les mots valdinguent, vont et viennent, se télescopent-géant et s'enlacent, une idée en sort toute tourneboulée toujours, depuis l'enfance. Elle parle avec quoi nous inventons, depuis l'enfance. Elle parle avec quoi nous travaillons, de mes passions rentrées, des étonnements. Et avec quoi nous piquons en vrille. Et avec le fait humain contre quoi nous luttons, la mystification. La mystification qui regarde l'ouvrier, le chômeur ou l'indigène comme "un grand enfant" et qui n'hésite pas à disposer de la volonté d'un enfant, contre quoi nous luttons depuis l'enfance. Contre la mystification de la pub et du marchandising car, s'il serait bon de vérifier que les jouets ont été fabriqués dans des pays où les esclaves ont plus de seize ans et que les joggings ne proviennent pas d'usines délocalisées qui font marner les mômes des bidonvilles, il est moins facile de voir que, selon un rapport du Bureau International du Travail (B.I.T) établi en 2002, 3% des enfants de dix à quatorze ans sont "économiquement actifs" dans les pays industrialisés, soit 2.5 millions de gosses. (voir le livre de Bénédicte Manier "Le travail des enfants dans le monde" aux Editions La Découverte). Et s'ils bossent ce n'est rarement pour leur argent de poche, mais pour nourrir la famille. En détricotant le Code du Travail, la France de Raffarin vise aussi à être compétitive sur ce plan là ! Retour à cette chronique. Elle parle à la fois de ce qui émeut et ce qui meut, comme le dirait la vache de Normandie évoquée plus haut, aux pis généreux qui regarde pousser les trains dans les prés. Vouloir dévoiler le monde, vouloir les hommes libres en chassant les géants. Et ces phrases mal écrites où nos mains cherchent leurs voix, avec quoi enfin nous retournons dans l'enfance, la parole et le reste. Plis et déploiements, et valeurs bien léchées. Elle couche la voix volatile des bouts des lèvres, et solidement enfourchée elle abreuve le sillon. Et d'un coup cette fois, un jet ce jour, c'est la 100 ème, la fête!. Le primat du symbolique pour vous lecteurs, proches et chers, c'est camembert pour tous ! A voix haute, j'annonce qu'à chaque fois elle est un cadeau: du plaisir d'écrire à la joie de vivre, et inversement. Du plaisir des mots au plaisir tout court, et vice versa.
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