Oui.

"...n'ai pas ouvert le courrier, n'ai pas parlé au téléphone, n'ait fait qu'écouter. J'ai achevé la photocopieuse à coups de fusil. Finies les copies, ai-je pensé, plus que de l'original! Maintenant je m'efforce de désapprendre l'univers, dans les incréments habituels des nuits et des jours. La durée elle-même se manifeste souvent en nuages tournoyants et pourtant doux." C'est de Jim Harrison. En démarrage de chronique, c'est bonheur!

Bonheur comme quand Kinti donne l'heure. Victor est passé nous la donner: oui ou non, à la Constitution européenne? Victor est de Kinti, la conversation n'a pas porté uniquement là-dessus mais quand même. Merci à lui de nous rappeler le présent de notre époque.

Le lendemain, Victor a fait une intervention magistrale aux assises du développement durable à Caulnes (Côtes d'Armor), le sous-préfet en a été d'ailleurs mortifié. Se faire souffler ainsi dans le biniou surprend, on s'en doute! L'intervention de Victor, en braconnier congolais sur les terres de l'agriculture productiviste bretonne, pédagogue obstiné -"de formation!"- pour une reconnaissance du droit à la souveraineté alimentaire et pour la défense de l'agriculture paysanne, est venue d'un saut du sud de Kinshasa en rebond à un exposé du sous-préfet du coin d'ici qui, portant sur le développement durable, s'était empressé à flatter l'égo de l'agriculture française subventionnée qui alimente les marchés des pays pauvres. L'alibi humanitaire cautionnant aujourd'hui l'exportation. Inattendu dans ce cercle "d'experts" Victor rétorquera en voltigeur à cette mauvaise farce préfectorale que c'est justement parce que les marchés des pays pauvres sont inondés de produits importés que la paysannerie locale se retrouve piétinée. "Durable" n'étant pas le qualificatif adéquate, Victor réajusta ainsi le discours de l'automate officiel bâti sur quelques ossements de micro-mammifère. Sous les applaudissements.

Remis à l'heure, je le sommes depuis lors. Les époques émergent plus des problèmes qu'on se pose, que de faits et d'événements incompris. C'est quoi ce monde dans lequel on est en train de vivre? Pourquoi les choses sont ce qu'elles sont? Qu'est-ce-que l'Europe? Qu'est-ce que cette Constitution? Sans parler du reste.

Pour y répondre, les lignes sont étrangement fluctuantes au sein des organisations politiques cocardières qui se font les ongles en silence. Qui font jouer du coude pour mieux contempler leur néant. Avec clarté, à haute voix, sans faire appel à la belle âme, considérant le peuple -s'il existe!- tel qu'il est, non comme un mythe, ni comme un pur fantasme, sans pipeaux ni tambours, en le prenant tel qu'il est -mais où est-il donc passé?-, soit pas plus chaleureux que ça, dans sa ferraillerie quotidienne, je fais part de mon point de vue: seule une dynamique inventive semble capable de renverser la spirale de la crainte dans laquelle l'anti-modèle américain part actuellement en piqué. Et ne revienne le cul nu maculé de goudron.

Prendre un point de vue, c'est agir. Et agir dans ce cas signifie prendre un point de vue non coupé du monde. Ce qui est ici toujours fait. Mais bon, aujourd'hui mon point de vue s'intéresse plus aux devenirs dans lesquels nous sommes pris. Il suffit de se laisser un peu de côté en tant qu'individu, de s'oublier un peu. Pour rentrer en rapport avec le réel concret qui permet de saisir l'agencement des choses dans la longue durée.

Comme dans cette chronique l'intuitif jaillit à plein, ainsi avait-il été ici annoncé à l'avance la catastrophe du 1er tour des présidentielles françaises et récemment la réélection sans surprise de Bush, dire aujourd'hui que, dans le contexte dangereux d'un monde qui va subir quatre années supplémentaires de Bush et quelques guerres en cours ou à venir, puis dans le contexte de profondes mutations, s'auto-torpiller nuirait gravement à notre santé, n'est pas un abus de langage...

Ainsi donc, à propos de la Constitution européenne, Bush vote contre! Evident. Une Europe du Traité de Nice -ce qui est en cours, ce qui restera si le non gagne- où tout se décide à l'unanimité des Etats permettra à l'Amérique de se payer un droit de veto permanent en achetant un petit pays de la nouvelle Europe -les pays des chanteurs en anglais qu'on voit au concours de l'Eurovision!- et de réaliser la catastrophe économique et politique d'une Europe faible et d'un Euro fort. Comment mieux désespérer les Lula ou les Victor qui apparaissent dans le Sud, les partisans d'une lutte urgente contre le réchauffement climatique, etc...? La neutralisation peut prendre des formes invisibles...

Penser nouveau. Penser frais. Penser saisir la gamme des possibles. Penser résistance. Comme citoyen de la Terre, d'un point de vue chronique privée ou pas, j'opte "Europe". D'autant qu'il n'y a pas à faire la fine gueule quand se propose un pas en avant.

Cette première Constitution interne commune à 25 pays propose ceci: l'interdiction de la peine de mort (pardon mais cela différencie pas mal des Etats-Unis, le Japon, la Russie, la Chine), la reconnaissance de la lutte contre toute forme de discrimination (raciale, religieuse, de sexe, de préférence sexuelle), pour la parité homme femme et pour les droits de l'enfant, la stricte observance des Principes de la Charte des Nations Unies, le droit de réclamer une loi de l'Union en vue de faire respecter la constitution pourvu qu'on réunisse un million de signatures dans un nombre significatifs d'Etats membres, la protection des données personnelles, sous la surveillance d'une instance indépendante, l'accès à ces données et le droit de rectification, l'interdiction de faire du corps humain ou de ses composants une source de gain financier. Pour finir, la Constitution reconnaît comme objectif économique: "un développement soutenable de l'Europe reposant sur une croissance équilibrée(...) et avec un haut degré de protection et d'amélioration de la qualité de l'environnement.

Bon, c'est pas neutre tout de même, une fois mis à l'heure du monde tel qu'il est.

Quant à la question du néolibéralisme? La référence au marché est exprimée ainsi: "concurrence libre et non faussée". Du coup elle n'a aucune des conséquences que ses adversaires lui prêtent. Il est dit certes que cette dernière "offre à ces citoyens un espace de liberté, de sécurité et de justice et un marché intérieur où la concurrence est libre et non faussée". Il n'est pas dit tout d'abord que le marché est la seule chose qu'offre l'Europe a ses citoyens. Pas écrit l'abandon des services publics! Au contraire, ils sont désormais considérés comme éléments indispensables à la cohésion sociale. Les gouvernements de tout poil ne pourront plus se réfugier derrière "Bruxelles" pour faire leurs saloperies...Cet article n'est pas une validation de la brutalité du système économique mondial dans lequel tous les pays sont insérés. Il y aura toujours des luttes à mener.

Quant au Pape il est bien couillon là-dedans car bien qu'avec le concours de la Pologne et de l'Espagne, il est tout fait pour qu'il soit fait mention de l'origine chrétienne de l'Europe, or la Constitution se la joue moderne et matérialiste au possible.

Quant à ce motif de ne pas céder un poil d'Homo erectus-coq gaulois sur ce qui a fait la République, et sa fable politique, gare à ne pas transformer souvenirs en mémoire, à être prisonnier des spectres ou, pire, des fantômes. D'accord, en passant, l'Homo erectus-simple était doué d'une intelligence proche de celle de l'homme moderne, mais tout de même...

Maintenant, à tout hasard, à ceux et celles qui ne sont pas à la bonne heure, celle de Victor j'entends, "Le champ de bataille n'est vraiment ouvert que sous l'âge d'à-présent. Malheur à ceux qui écrivent contre la domination de l'âge dernier : ces balles ont un passé grandiose mais peu de lendemain." (Patrick Chamoiseau ).

L'âge d'à-présent? Voici : "L'Union oeuvre pour le développement durable de l'Europe fondé sur une croissance économique équilibrée et sur la stabilité des prix, une économie sociale de marché hautement compétitive, qui tend au plein emploi et au progrès social, et un niveau élevé de protection et d'amélioration de la qualité de l'environnement. Elle promeut la justice et la protection sociales, l'égalité entre les femmes et les hommes, la solidarité entre les générations et la protection des droits de l'enfant. Elle promeut la cohésion économique, sociale et territoriale, et la solidarité entre les Etats membres. Elle respecte la richesse de sa diversité culturelle et linguistique, et veille à la sauvegarde et au développement du patrimoine culturel européen."

C'est oui et sans se cacher! Dites-le autour de vous.

  lDD

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