Décembre 89. N°406.
Rétrospective. Comme en témoigne un télégramme daté du 23 mars 89 que je viens de ressortir, j'avais été contacté par une architecte française qui avait pour objectif de monter une campagne de sensibilisation auprès des étudiants hongrois des universités de Budapest, Miskolc, Peecs, Keszthely et Veszpreem. Cette sensilisation hongro-française négociée avec les universités devait portée sur la sauvegarde des villages traditionnels roumains de Transylvanie menacés d'arrasement par la politique autoritaire de modernisation de l'habitat rural voulu par Ceaucescu. Mais déjà l'on sentait la tempête qui balayera l'Est, ou du moins le suicide par implosion des régimes communistes. Comme ça bougeait en Hongrie même, finalement l'opération qui consistait, en ce que me concerne, à envoyer là-bas une exposition sur les constructions de maisons de terre en Bretagne tomba à l'eau peu avant que le régime hongrois lui-même chuta. Je pense que ce fut là mon premier contact avec les Carpates.
Puis survinrent les événements de décembre 89 dont il ne sera resté que deux images du Noël roumain: celle d'un "charnier", celle d'un "procès", d'un procès sans juges avec exécution immédiate. Deux images-symboles, deux images de simulacres. Le "direct" de ces soirées folles offrait l'insurrection au salon: le renversement de Ceaucescu, du Conducator comme il fut appelé. Durant les fêtes de Noël, le spectacle fut assuré, les images et les commentaires passèrent en boucle sur les chaînes de télé. D'abord avant l'exécution du tyran roumain, il y eût les événements de Timisoara. Une insurrection qui démarra de la cathédrale orthodoxe, mélange entre style néobysantin et style moldave. Et qui fut consécutive au soulèvement de quelques dizaines de personnes manifestant contre l'expulsion d'un pasteur de la cathédrale hongroise de cette ville de 300 000 habitants. Celui-ci devint le catalyseur de la "Commune de Timisoara" située dans cette ancienne région austro-hongroise, magyare et protestante, toujours plus ou moins en dissidence dans la Roumanie orthodoxe, ce qui constitua des prémisses d'une révolte qui paralysa, ébranla et mis à bas un tyran.
Puis d'un flot cathodique presque ininterrompu nous découvrîmes dans le coeur de la ville des fusillades et les blindés de l'armée. Puis la confusion quand l'armée aux uniformes rétros se retourna, les blindés couvrant les insurgés contre les agents de la Sécuritate qui tiraient des toits. Apparût alors un comité d'insurgés ayant investi la télé nationale et qui prît la parole librement; probablement avait-il eu l'assurance de maîtriser l'ensemble de la couverture du réseau de diffusion à l'échelle du territoire national saisi lui-même par l'euphorie d'une liberté de dire et de montrer. Les événements qui allèrent faire chuter le totalitarisme apparûrent alors très différents de ceux de Berlin pendant la chute du Mur. Non, ni Varsovie, ni Prague, ni Budapest, ni la liesse sur les ruines du Mur, n'avaient en France suscité tant de passion, tant d'émotion.
Dès le départ devant l'écran cela sentait soit l'insurrection de type "la Libération de Paris", soit l'embrouille pour gogos. D'autant que les commentaires d'experts avisés en plateau tv parisien se moquaient du monde en s'appuyant sur des rumeurs qui d'heure en heure ne cessèrent de gonfler. La découverte macabre d'un "charnier de 4632 corps nus tout juste exhumés, terreux et mutilés" fut exibée. L'imaginaire télévisuel et journalistique occidental était tel que comme il s'attendait au pire, puisque l'on avait affaire au pire dictateur de tous les temps, il fallait bien pour qu'il se régale que soient ressortis des cadavres de fosses indéterminées même si celles-ci n'avaient rien à voir à ces événements. Ces corps sortaient tout droit des morgues des hopitaux, cela fut vérifié plus tard. Une image par exemple fit le tour du monde: celle de la "mère et l'enfant". Aucun lien de parenté entre le nourrisson décédé de mort subite et la femme alcoolique morte d'une cirrrhose. Mais comme seules les images attendues comptaient, de symbolique il fallait quelque chose du niveau d'Auschwitz pas moins! Un charnier inventé. Information dénuée de tout autre fondement que la rumeur roumaine.
Ces événements déclenchèrent immédiatement toute une série de jumelages franco-roumains. Beaucoup de communes de Bretagne comme de l'Hexagone se jumelèrent afin d'apporter la solidarité de base: médicaments, vêtements, et paquets de vivres. A Cuguen une association avait pris les devants, et très peu de temps après la chute du dictateur contacta la radio. Il s'agissait d'un jumelage Cuguen-Galça, village situé près d'Arad, l'une des grandes villes de Transylvanie. Dès l'été 90 un car d'habitants de Galça vînt à Cuguen. Les relations entre les habitants avaient été si fortes que l'été suivant l'échange se fît en sens inverse. Marine notre animatrice permanente fut du voyage avec pour mission de ramener des reportages. Je regrette de ne pouvoir disposer ce jour d'un magnéto Revox potable pour ré-entendre et mettre en ligne ici ces documents sonores.
Quant à moi, c'est en famille que j'ai visité par deux fois la Roumanie "libérée". Nous étions plus attirés par les paysages de villages de bois, de forêts, d'oies et de chevaux en liberté. Et par la musique des tarafs et la poésie tzigane que l'on voit partout. C'est vrai que la campagne se révélait conforme à ce qu'on en imaginait. C'était en 95. Mais faire du tourisme dans un pays totalement exangue en apprend beaucoup. Tout avait vieilli, tout apparaissait à l'abandon. Imaginer nos villes construites d'après guerre, parce qu'elles ressemblaient approximativement aux nôtres, sans un brin d'entretien d'espace vert, sans un coup de pinceau, sans un rafraichissement de façades ici ou là, durant une dizaine d'années, eh bien ce n'est pas beau à voir. Ajoutez-y les vieilles usines délabrées, des chaussées à ornières, voilà ça donne une idée. Nous avions été surpris en Bucovine de voir une vieille dame venir à la banque échanger un sac à patates rempli de Lei, de billets, traverser tranquillement la rue, rentrer dans la banque et poser sur le comptoir ce qu'elle souhaitait échanger en dollards ou en marks. Puis la voir ressortir tenant en mains quelques billets bien serrés. Oui une crise économique quand ça s'abat c'est terrible!
A Arad, notre étonnement fut de découvrir une ville dont tout espace vert était jardiné. Même les ronds-points! Ou bien encore de voir sur tel rond-point de quartier, ou sur l'accôtement de route ici ou là des poules et des lapins élévés sous un grillage. Dans les quartiers pavillonnaires il n'y avait plus un seul espace de pelouse visible, tout était cultivé. Et notamment par de grands pieds de maïs pour alimenter le cochon qui résidait au bout du jardin. Dans cette ville nous avions sympathisé avec Stella et Georgio, qui allaient cultiver un jardin distant d'une quinzaine de kilomètres après leur journée de travail. Georgio était chargé de la normalisation des wagons à la société nationale des chemins de fer roumains, poste important pour lequel il n'était payé que l'équivalent d'une paire de chaussure par mois. Leur gros problème était de trouver des graines! Et par dépit ils étaient devenus les piliers de l'église baptiste américaine nouvellement construite à Arad. Quant au couple Pouillot, après avoir réuni quelques capitaux familiaux, s'était lancé dans l'entreprise. C'était l'un des rares employeurs du secteur. Il possèdait deux ateliers de confection à Arad et à Galça qui faisaient vivre au total une centaine d'ouvrières et leurs familles. Des couturières. Leur seul donneur d'ordres, je parle au sens commercial du terme, était un italien qui travaillait pour le groupe SergioTacchini. Pour cela Pouillot reçevait des rouleaux de tissus de Bolivie. L'italien le mettait en concurrence avec d'autres ateliers roumains. L'affaire était traitée sur le champ. Et comme partout, il lui était demandé de baisser ses coûts sans quoi Pouillot perdait le marché. C'était terrible pour lui. L'italien arrivant en 4x4 rutilant, chevalière et collier en or, était devenu son nouveau " Conducator"!
Mais revenons aux événements. A Bucarest, le symbole télévisuel fut le palais présidentiel et la vaste avenue d'un mètre plus large que les Champs Elysée dénommée "Victoire-du-Socialisme" (aujourd'hui de "l'Union"). Démentiels. Bâtiment moche construit en mauvais béton qui surplombe la grande avenue aux défilés. Vu sur place c'est nul et laid. Un massacre urbain. Dans cette ville, en 2000 nous avions fait la connaissance de Miron Dusa, un professeur renommé qui tenta d'être député face à l'ancien tennisman Nastase, au sein d'un parti qui se nommait "Crepdinta Dreptate Responsabilitate". En gros, un parti chrétien-démocrate du centre droit. Miron haut personnage en taille et en couleurs (il était l'invité d'émissions à la télé nationale) assurait avec sa femme, pour quelques touristes en visite, chambres et tables d'hôtes sous la treille à l'arrière de leur grande maison. Miron n'attendait d'eux que de leur donner le clé des événements. Les repas du soir furent donc chaudement animés d'autant que la tsuika marquait le rythme des conversations. Et des rires.
Pour lui, c'est la numenklatura qui tournait autour du couple Ceaucescu qui les a trahi. Puis dans les antichambres de la tyrannie déchue, ces nouveaux dirigeants se mirent à découper en rondelles le bien commun en se l'appropriant (les privatisations), comme les meilleures usines d'Etat cédées en toute discrétion à très bas prix puis démontées en pièces détachées et vendues à l'étranger. Ce qui révulsa le plus Miron, je crois, c'est que le premier acte spectaculaire des révolutionnaires fut d'incendier la bibliothèque nationale. Incendie qui produira les images spectaculaires d'un grand bâtiment en feu dans la nuit. Pour lui, là dans cet acte déjà tout était dit! Quant à la question de la démocratie, selon lui ,au milieu des années 90 il y a avait une centaine de partis, de tout bord, dont les dirigeants étaient tous issus du parti communiste roumain. Bref, ils se connaissaient tous. Et les plus malins d'entre eux sûrent se placer et en tirer nombre d'avantages. Tout pour sombrer dans l'écoeurement et la gueule de bois!
Mais à Bucarest, déjà onze ans après la révolution roumaine s'affichait l'une des premières présences de l'Europe, et présence française aussi, particulièrement par le biais d'un magasin d'une grande marque de yaourts, face au Mac'Do tous les produits Danone y étaient réunis. Ainsi qu'en périphérie en direction de l'aéroport il s'était installé un premier supermarché bien gardé dans lequel les consommateurs se devaient de montrer pattes blanches au portique d'entrée, en présentant papiers et moyens d'acheter. Dans ces établissements la caractéristique européenne résidait dans le fait que les prix des produits étaient exactement les mêmes qu'en Europe. C'est-à-dire complètement inabordables pour la très grande majorité des roumains mais accessibles par les nouveaux riches qui alors arborant standing et arrogance, soit barbottaient dans l'import-export, soit barbottaient dans le domaine bancaire pour d'anciens apparatchiks en reconvertion, ou politiciens verreux et corrompus, soit barbottaient dans la maffia.
Peu importe diront les diplomates. L'intéressant c'est ce qui devait advenir. L'avènement dépasse l'événement. Le possible déborde l'actualité et plus encore le passé. Aujourd'hui les Roumains ont rejoint l'Europe. Qui a injecté des sommes colossales dans ce pays, arrosant au passage quelques groupes d'intérêts. Situation étrange: l'expérience dans les problèmes de la vie matérielle par temps de crise économique qu'ils ont acquis, avec aussi les Bulgares, pourrait constituer pour l'Europe à qui toute crise prévisible donne le frisson et rend l'inquiétude active, un apport non-négligeable: son originalité. En partage.
D.D
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