Douce. La radio répand une musique douce, comme autant de gestes pour maintenir un écart, des pensées guettées, suivre les méandres de la voix. Et la musique? La musique: "Lorsque les hommes créent la musique, ils ne produisent rien. Ils créent un niveau d'être qui est un monde dans ce monde et qui, à y bien réfléchir, n'y est pas vraiment. En vérité, le fond sur quoi se lève la figure musicale, son fond propre, c'est le silence tel qu'il n'existe pas sans elle, qu'elle crée en étant: pour la première peut être, dans l'histoire du monde, le Rien." (Cornélius Castoriadis). Et du même Cornélius: "Elle n'a comme fond que le Rien, le silence -et ce silence elle ne le fait pas exister comme son fond, elle se l'annexe sans violence et le fait être comme sa propre partie." Voyez cette chronique démarre un brin poétique un brin musical. Cela me remet de ma colère au constat que le disque dur sur lequel était inscrite pour la programmation et la diffusion notre musique, était devenu irrécupérable, inexploitable, et sa musique vouée au silence. Au rien. Anéantissement. Il vient un temps où les lunes sont cruelles: si, quand le jour se pointe, le ciel est beau là-bas à l'Est dans la direction du pylône de l'émetteur, qui a la tête dans cet embrasement là, "grand arbre dans l'oreille" dit Rilke, dans le même temps qu'aux premières gelées le disque dur gélif, grince, gémit, tremblote et s'étouffe! Depuis, chaque soir durant cinq heures d'affilée je m'emploie à reconstituer une nouvelle banque de données musicales, banque de programmes, à la reconstitution d'un patrimoine. Au pire, compte tenu de l'effervescence sociale autour des TER en ce début de semaine je suis gêné question dispo. Après avoir cédé à la colère légitime puisqu'après avoir tout sauvegardé, assuré, garanti, il a fallu se rendre à l'évidence que face au désastre cette sauvegarde avait été elle-même effacée par inadvertance, un clic dévastateur, un copier-coller d'agité, et voilà le travail. Vie et mort l'une ne peut être sans l'autre. Ce sont là les contraires fondamentaux. Indissociables sans quoi la nature ne serait pas la nature. Nous avons beau enfler nos conceptions, un disque dur n'est qu'atomes rappelons-nous. Les étoiles aussi naissent et meurent. Colère quand même. "Hors-de-soi" un peu, modérément. De quoi s'arracher mes non-cheveux. Car ce n'est pas tout: nous disposons d'un PC en secours, semblable à ces vélos de coureurs cyclistes accrochés par le dos sur l'auto du directeur sportif, mais comble de la déveine, ce PC-ci est autant embeugué qu'un vélo-là sans guidon! Poison. Oui, les lunes sont cruelles parfois. Alors, j'essaie ainsi de remonter le temps. Et l'espace...du disque dur. La spatio-temporalité. Et tout compte fait, en reprenant le travail fastidieux du ré-enregistrement je me surprends à retrouver le plaisir et la tranquillité: redécouverte de la musique peuplée de mondes innombrables. Une infinité vertigineuse d'univers à visiter. Fécondité, abondance, générosité du jazz. Des grains de nouveauté, des sortes de traits de génie. En découle le sentiment paisible de ne pas me sentir prisonnier d'une technologie et d'un, d'un infini de durabilité des données informatiques et de deux. De ne plus me tenir captif dans leurs étreintes inessentielles, en complète indépendance et autosuffisance. Un dégagement, une liberté. Un mouvement. Me redonnant en passant un bonheur sans fond qui a sa part dans l'équilibre humain. Voyez l'humeur, croyez-moi elle transmute d'un jour à l'autre prise dans le flux des maintenant éphémères. Douce occasion m'est donnée de suspendre mon propos en raison des obligations explicitées ci-dessus, et vous renvoie à cette "fenêtre ouverte". Mais avant, j'en décline la présentation. Pas de mystère entre nous, il y a peu je reçois ce mel: "BONJOUR Pour en faire bon usage, j'ai choisi de le transférer illico-presto à l'adresse de Françoise, notre amie de Lieux-dits qui, sans réticence, d'un commun élan par mon truchement, se voue à la mise en forme éditoriale du grand poème que nous délivre en feuilleton quotidien et toute amitié Roger Lahu, poète et chroniqueur, que nous remercions chaudement. DD |
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