Insoluble. N°391.
Compte rendu d'A.G. Au fil des minutes, la réunion s’ouvrait à des abysses voire tournait en vinaigre : tout était dit d'une telle façon qu'on ne pouvait s'échapper au pire. Et qu'il était vain d'entreprendre quoi que ce soit. Car, qu’il le veuille ou non, chacun allait se trouver confronté à l'insoluble.
C’est un sentiment de ce genre que l’on éprouvait à l'écoute de son interminable prise de parole censée inviter à l'action mais qui n’était pas loin de la paralyser. Tel allait être notre devenir ou du devenir en général : ça sent effectivement la tombe, plus qu'un pas et on est bon. Pas moins!
Genre de propos qui commença à me monter au nez comme de la moutarde forte. En scrutant l'énigme de la technique de langage qui fut la sienne, qui l'anime, le traverse et le dépasse, amusé il m'est apparu plaisant de passer, tantôt à pas lents, tantôt de manière brusque, à une contre-offensive à l'encontre de cette démonstration mécanique d’époque mytho-technologique.
Pour tout dire, nous assistions là à ce que donne l'appropriation minable par un chef syndical basé près des ministères, des techniques de discours tenus en hauts-lieux -au sein des mécanismes de régulation politiques et sociales-, la preuve que ces derniers ont bien atteints leur cible. Tout chez lui impliquait chez ses auditeurs un lâcher prise.
L’ordre de l’ère technicienne qui se veut réaliste fait entendre à tous niveaux le message du sommet : tout porte à croire que tout est à l’avance déterminé par ce qu’il ne relève que d’un seul à qui La Loi donne Tout.
Serait-ce alors une forme d’ingénierie sociale d’invitation à…"déposer les armes" devant ce qui nous domine, un transcendant? Bon ! ce n’est pas volontaire de sa part et puis d’ailleurs rien ne nous empêche de passer outre. Ou bien serait-ce un programme d’action pour hommes épuisés ? Rapetissement et platitude nouvelle ? Possible…faut voir.
«Fraternellement Camarade!», si je formule ici cette observation c'est pour simplement pointer du doigt qu’à force de fréquenter les mêmes cercles de pouvoir, eh bien finalement oui les discours s’emboîtent. Nous agissons et nous parlons par rapport à des référents.
Personnellement je suis d'un monde un peu plus ancien, et donc beaucoup plus vivable, ma contre-offensive anecdotique qui s’est affûtée à force d’être géré par des élites hors-sol, s’appuya donc sur les réserves emmagasinées. Pensant qu'il y a mieux à faire du côté du sensible et du concret, comme des éclats vivaces de la lutte et qui font signe. Et de l’expérience agie et agissante, comme de la ruse et de l'endurance. Et qu'aux configurations variées bien des choses peuvent émerger, les unes pour rester, les autres pour vite rejoindre leurs origines. Et que des convergences se trouvent mieux quand la parole est productrice.
Ceux qui se sont reconnus dans cette contre-offensive se sont manifestés. Qui sait si nous n’avons pas encore des choses à faire ensemble ? Célébrons plutôt ce moment et ouvrons la suite, celle que nous ne connaissons pas.
D.D
Chronique:
Il y a un texte de Castoriadis dans « Socialisme ou barbarie » qui montre comment les métallos de Nantes et Saint-Nazaire (en 1955) ont passé outre (c’est le moins qu’on puisse dire !) la bureaucratie syndicale et se sont organisés de manière autonome en refusant de suivre servilement cette bureaucratie et en rompant avec l’inertie et l’apathie générées par les beaux discours des syndicats :
« Les ouvriers de Nantes n'ont pas agi violemment en suivant les ordres d'une bureaucratie - comme cela s'était produit dans une certaine mesure en 1948, pendant la grève des mineurs. Ils ont agi contre les consignes syndicales. Cette violence a signifié la présence permanente et active des ouvriers dans la grève et dans les négociations, et leur a ainsi permis non pas d'exercer un contrôle sur les syndicats, mais de dépasser carrément ceux-ci d'une manière absolument imprévue. Il n'y a le moindre doute sur la volonté des directions syndicales, pendant toute la durée de la grève, de limiter la lutte dans le temps, dans l'espace, dans la portée des revendications, dans les méthodes employées, d'obtenir le plus rapidement possible un accord, de faire tout rentrer dans l'ordre. Pourtant devant 15.000 métallos occupant constamment la rue, ces “ chefs ” irremplaçables se sont faits tout petits ; leur “ action ” pendant la grève est invisible à l'œil nu, et ce n'est que par des misérables manœuvres de coulisse qu'ils ont pu jouer leur rôle de saboteurs. Pendant les négociations mêmes, ils n'ont rien été de plus qu'un fil téléphonique, transmettant à l'intérieur d'une salle de délibérations des revendications unanimement formulées par les ouvriers eux-mêmes - jusqu'au moment où les ouvriers ont trouvé que ce fil ne servait à rien et ont fait irruption dans la salle. »
Et Castoriadis de conclure : « Le développement de la société contemporaine sera de plus en plus dominé par la séparation et l'opposition croissante entre le prolétariat et la bureaucratie syndicale, au cours de laquelle émergeront les formes d'organisation permettant aux ouvriers d'abolir le pouvoir des exploiteurs, quels qu'ils soient, et de reconstruire la société sur des nouvelles bases. Formes d'organisation qui s'avèrent déjà les seules efficaces, et qui s'avéreront de plus en plus les seules possibles. »
Françoise
23/09/2009-21:59
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