Flux. N°271 L'occasion m'est donnée en un temps très court pour relater un propos dont vous ne trouverez pas l'équivalent au Festival Etonnants Voyageurs de Saint Malo, qui se tient ce week end. Ici l'exotique n'a pas cour. Si d'ailleurs pareil festival a lieu c'est peut être subséquent à l'observation développée ci-dessous. Recherche d'un "autre" qui serait Ailleurs, auquel quelques aventuriers de l'édition, de bons esprits modernes, iraient rendre visite -c'est fort!- entre deux salons à autographes. Par pure coïncidence je vous propose ainsi d'explorer ici-même -quel culot!- des contrées lointaines et cependant si proches. Tellement proches...Car contrairement aux habitudes prises depuis plus de cinq ans, cette chronique-ci n'étant pas exceptionnellement mise en ligne le jour convenu (jeudi), l'occasion m'est toute trouvée pour parler de Tarde. Qui est ré-apparu chez moi au hasard d'une conversation autour du marketing politique qui vient d'être vécu en guise de démocratie (campagne des présidentielles). Disons-le d’emblée : il est probable que, fondamentalement, Tarde -il est décédé en 1904- qui définissait la société comme « une collection d’êtres en tant qu’ils sont en train de s’imiter entre eux ou en tant que, sans s’imiter actuellement, ils se ressemblent et que leurs traits communs sont des copies anciennes d’un même modèle » fut en avance sur son temps. Ce théoricien de l'opinion, très peu connu comme tout "précurseur", en écrivant « L’état social, comme l’état hypnotique, n’est qu’une forme du rêve, un rêve de commande et un rêve en action. N’avoir que des idées suggérées et les croire spontanées : telle est l’illusion propre au somnambule, et aussi bien à l’homme social », indiquait que nous nous « aveuglons » sur notre liberté de penser, nous nous croyons « autonomes » parce que nous nous suggérons tous inconsciemment cette croyance ; nous sommes en fait des « automates ». Quid de l’invention propre à l'homme? l’individu n’est que le transporteur fortuit, passager et inconscient :« Il ne faut pas perdre de vue, d’une part, que le besoin d’inventer et de découvrir se développe, comme tout autre, en se satisfaisant ; d’autre part que toute invention se réduit au croisement heureux, dans un cerveau intelligent, d’un courant d’imitation, soit avec un autre courant d’imitation qui le renforce, soit avec une perception extérieure intense, qui fait paraître sous un jour imprévu une idée reçue, ou avec le sentiment vif d’un besoin de la nature qui trouve dans un procédé usuel des ressources inespérées ». Quel culot! Ma virée rapide sur internet le résume ainsi: les gens cherchent à se ressembler, l'imitation est la propagation d'un flux, l'invention est la connexion de flux imitatifs. Les idées, ou du moins l'esprit du temps, circulent par nappes ou par toiles d'araignée, chacun est un croisement, chacun est un média, personne n'est propriétaire ni l'auteur unique de quoi que ce soit. Chacun en gros ressemble à l'autre, cela s'imite de toute part, à l'identique des scènes connues et observées maintes fois, quand l'un se gratte l'autre en attrape l'envie, quand l'un tousse l'autre s'apprête à le faire,...Les mots transmettent de l'énergie, car ils transmettent de la croyance et de l'imaginaire. Qui donnent du tonus, cette sorte de courant électrique qui parcourt le système nerveux. Sur quoi cela s'appuie de nos jours? La télé, formidable vecteur de croyance et de cadre conceptuel, la croyance étant le désir fossilisé, les sondages (par qui sont-ils payés?), la pub (l'avenir de la pub à l'heure des nouveaux médias? il peut être considéré qu'ici nous y participions à notre insu quoi qu'en dit la fable: "les nouveaux médias rendent le pouvoir au consommateur: il choisit ce qu'il veut voir te entendre"); bref, tout ce qui trimbale du symbolique. Il y a quelques chroniques de ça, un peu prétentieux à mon changement de lunettes, j'écrivais: "Qu'il se fasse entendre de la parole là où on entendait du bruit, qu'apparaisse contre les dominants la parole du commun." Je me souviens qu'on m'avait demandé de l'expliquer, il en est temps j'ai trop tardé. Pour tout commentaire, je renvoie à l'observation des faits. Jamais en effet la citation de Castoriadis n'a été aussi clairvoyante: "Derrière la puissance technique et scientifique de la civilisation occidentale, ainsi que la masse d'information (sélective) qui circule, on retrouve constamment la manifestation d'une impuissance d'agir sur le cours des choses. Ayant le "savoir" et le "pouvoir", nous entretenons l'illusion de "vouloir" et de "faire", alors que nous sommes spectateurs et usagers du mouvement autonome de la technocratie et de l'économie". C'est pourquoi cette illusion du "vouloir" et de "faire" peut rejoindre ce que disait Tarde des "automates". Ma virée sur internet m'apprend encore que celui-ci faisait appel aux Lois de l'imitation pour expliquer toute similitude sociale, c'est-à-dire la possibilité même d'une vie en société. Une notion qu'il justifie ainsi: notre vie mentale reposant largement sur la contagion de l'exemple et sur la suggestion, l'homme est à ses yeux un animal essentiellement conformiste soumis à la hiérarchie, sensible au prestige...Ce qu'il nomme "influences extra-logiques" (coutume, mode) contribue à cette tendance. Tarde insiste sur la "contagion à distance" des opinions: chacun subit la "persuasion presque irrésistible" du fait à la fois de la grande masse d'hommes qui partage les mêmes convictions et des élites qu'il désire imiter. Tarde parle d'un psychisme humain incroyablement plastique, prêt à tout recevoir de l'extérieur. A l'aube du vingtième siècle, il ignorait évidemment la formidable puissance des médias télévisuels et de leur réception magnétique, à produire du faire "comme". L'ère de la comme-unique-action. De là à s'interroger aujourd'hui à l'aube du vingt-et-unième sur le modèle du jogger battant et compétitif, vitesse au top, au top tous les jours, tel que s'affiche le nouveau riche de l'Elysée -voyez de qui je parle-, qui dans le même temps est censé incarner une certaine américano-berlusconisation des moeurs politiques, mobile et omni-communiquant semblable à un bon nombre d'hommes pressés à force de travail, de réunions, de contrats de performances et de complets vestons. Le modèle néolibéral CAC 40, grandes fortunes, classes moyennes supérieures. Pour lequel il faudrait devenir toujours plus "compétitif", car le modéle est une image se créant au fil de ses nombreuses répétitions. Chacune des imitations réinventant le modèle en fonction de règles d'affaires, de codes vestimentaires et de lois protocolaires bien précises que ne cessent de se voter les membres d'une même société. Pour illustrer ou non cette thèse attendons à voir. L'écrasante majorité qu'il aura le 10 juin va lui cirer les "pompes" et valider ses décisions. Faut pas s'attendre à plus. L'esprit d'entreprise. Sa propagande. Son Président. Des flux psychologiques. Des volontés et des convictions, de croyances et des désirs qui rassemblent les hommes et les mobilisent. Psychisme plastique d'un quelconque personnage agissant sur la scène d'un monde qui fonctionne par emprunts, transmission de modèles ou par ces "lois de l'imitation" dont nous parle Tarde. Plastique et condamné à l'imitation d'un modèle dont le flux, non encore maîtrisé, traverse le corps à coup de convulsions. Dans l'étrange situation où nous nous trouvons ramenés, sommes-nous si muselés? Oui et pour qui va jusqu'au bout du raisonnement ça peut écrabouiller la bête, mais avons-nous encore quelque chose d'une bête? Rendu à ce point de la conversation, et donc de cette interrogation, en un weekend de recherche de "l'autre" en tant qu'Etonnant Voyageur, permettez-moi cette association d'images: c'était il y a deux ans à Tamatave, à Madagascar, un caméléon, cramponné à sa branche, ses yeux en périscope qui captent les images à 360°, hypnotiques, cette langue visqueuse et avide qui capture à distance...Je viens de tomber sur un passage de Nietzsche dans lequel il parle du caméléon comme "l'animal du simulacre", dont les états se juxtaposent. "ces êtres changent, ils ne deviennent pas"...Baudrillard reprenait: "multiplicité physique des couleurs du spectre, spectre virtuel de toutes les possibilités techniques d'individuation, versatilité du caméléon: une seule et même figure -celle de l'échange spectral. Interactivité, mobilité, virtualité: gigantesque entreprise de simulation et de parodie du devenir." Il subjugue et sa loi est celle du mimétisme absolu. Regard pessimiste et soupirs navrés: combien de caméléons pour combien d'automates en France en ce moment? Regard optimiste: chez l'homme-animal réside cependant une inconnue de taille: sa démence, sa folie, sa raison...Et cet ensemble me fait penser tout compte fait à un beau morceau de jazz joué dans la rue par un bon gros big-band. P.S: Pour qui l'ignore encore, l'esprit d'entreprise et la démocratie c'est antinomique. D.D |
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