Là Deleuze me joue des tours! Après le blues -thème de la chronique précédente-, le rock, ça vous va? Celui de Rodolphe Burger. Dans un des morceaux de son CD formidable "Hôtel Robinson", le "Je nage", Burger injecte grâce un sampler l'enregistrement de la voix de Gilles Deleuze. Je crois me souvenir qu'il y déclame parmi une jungle de guitare, sampler, et basse: "Quand je ne sais pas nager, si la vague me soutient, je dis qu'elle est bonne. Si elle me renverse, je dis qu'elle est mauvaise." Pourquoi avait-il dit ça, dans quelle circonstance, quel sens donnait Burger à incruster cette voix ronde, élégante, nonchalante, calme, envoûtante, pénétrante de Deleuze? C'était beau à entendre, mais sur le coup j'ai eu du mal à suivre, un peu renversé tout de même. Jusqu'au jour, c'est tout frais c'est d'hier où je suis tombé par hasard sur la signification de ces dits lents de Deleuze. Posée par Spinoza et éclairée par Deleuze, il s'agit là de la distinction entre trois niveaux de connaissance: -1er niveau: les rapports que nous avons avec les autres et avec nous-mêmes sont marqués par une méconnaissance totale. Deleuze en dilettante cite alors cet exemple: ""Quand je ne sais pas nager, si la vague me soutient, je dis qu'elle est bonne. Si elle me renverse, je dis qu'elle est mauvaise." Bref que de quoi parle-t-il? D'une logique d'affrontement. Plus on reste à ce niveau moins on existe. C'est le niveau: faire et pâtir, je ne sais pas nager je suis coulé; c'est la faute à la mer qui est mauvaise, quelle mauvaise mer! -2ème niveau: celui de la connaissance par les rapports et les causes. Ce qui est fondamental n'est pas de comprendre ces rapports mais d'agir selon eux, de les expérimenter. Je transpose à la nage: j'apprends à nager, puis bonne ou mauvaise je nage en mer. C'est le niveau: je peux agir et réagir car je sais nager car j'ai appris. -3ème niveau: l'éthique. Je saisis le rapport qui nous lie au tout. Au paysage, à la mer, au sable, au ciel bleu, à l'algue verte, à la belle journée que voici, au maillot de bain qui boudine, à mes clés de voiture qui m'encombre; bref, je comprends tout cela dans une unité. Attention, être à ce niveau ne veut en aucun cas dire planer. Mais veut dire que je sais appartenir au processus, je résiste à tout ce qui le bloque -je saurai trouver la solution pour planquer mes clés de bagnole qui m'encombrent. C'est le troisième niveau: je prends de la hauteur, du recul et j'agis en connaissance de cause. A ce propos je glisse une parenthèse. Un confidence passante, d'intime à intime, jamais je n'ai eu soif autant de connaissance. Produire cette chronique nécessite chez moi d'étoffer mes connaissances, donc je tends l'oreille tant que je peux, j'écarquille de l'oeil, je goûte à tout, je m'étire. Et si j'apprends, ce n'est pas pour autant que je connais. Et je m'interroge de toutes oreilles-radars quelle aurait-été alors l'intention du rocker Burger. Je viens de me remettre à la pêche du fameux CD égaré dans mes étagères musicales réalisées par addition des belles caisses en bois blond qu'on m'offre, de bouteilles de vin de grands crus qu'aussi j'apprécie. Je mets la main dessus. Allons donc au fait. Alors qu'est-ce qu'il dit Deleuze au juste? Morceau 8. Voyons ça de plus près. Faisons parler la Chose. Play. Guitare. Sampler:"je plonge au bon moment, je ressorts au bon moment, j'évite la vague au bon moment, j'évite la vague qui m'approche, ou au contraire je m'en sers, j'me lance, je sais nager je sais voler, ah! je sais nager, je sais nager, je sais nager, un immense bonheur." Guitare. Sampler:"Ce qui fait le sens du rythme, la rythmicité, qu'est-ce que ça veut dire le rythme, qu'est-ce que ça veut dire tout ça ? ça veut dire que...Aah! je sais nager, je sais voler, je m'lance, vous sentez bien que c'est un étrange bonheur. Aah! maman la vague m'a battu. Ben oui, les vagues ou les amours c'est pareil, je sais nager, je sais voler, j'me lance, vous sentez bien que c'est un immense bonheur? Ben oui, les vagues ou les amours c'est pareil...Tantôt la vague me gifle, et tantôt elle m'enfante. Vous sentez bien que c'est un étrange bonheur." Guitare. Sampler: "Qu'est-ce que ça veut dire le rythme, qu'est-ce que ça veut dire tout ça, ça veut dire que...Je nage, je barbote, qu'est-ce que ça veut dire barboter? Aah! maman la vague m'a battue, ben oui, les vagues ou les amours c'est pareil! Vous sentez bien que c'est un étrange bonheur." Là Deleuze me joue des tours! Passons. DD |
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