"Blogs"                                                                                N°305

Petite réflexion entre nous dimanche dernier: ce site internet, du moins sa fabrication, remonte à fin 2000, début 2001. Si mes souvenirs sont bons. Pour le faire nous avions emprunté un logiciel "piraté", ou plutôt un logiciel copié on ne sait où et qui passait de l'un à l'autre comme ça. Librement. Du communisme quoi. Tout est là. Dans la joie et l'enthousiasme, le mélange d'amusement et d'irritation des découvreurs de nouveaux espaces de liberté. Effective, sociale, concrète. A cette époque tous les sites ou presque relevaient de l'auto-organisation, du grouillement de la jeunesse, et s'ils étaient mal fagotés ils étaient vrais, vraiment positifs et vivement efficaces. Perce-murailles en vertu de quelque interdit. A significations ouvertes. Empiriques. Bigarrées. Et témoignaient tous de joie et d'échange de savoirs et de logiciels gratos. De gestes immédiats et de tournoiements qui créaient des carrefours, tous des carrefours du sens, qui en bidouillant à fond s'exprimaient partout. Frénésie désintéressée, celle des ruses techniques et des prudences de l'autodidacte. De cette vague apparu un "langage" nouveau, une pratique collective et spontanée, et un libre mouvement. Et une promesse d'égalité sur la toile? du communisme je le répète.

Puis sont arrivés les pros, la technique, les présentations lissées pour mieux y glisser la pub. Glissement décisif: l'arrivée du fric trop habile qui comme ailleurs n'a jamais rien créé, la puissance morbide en acte. Brouillage. Intentions véreuses de la banalité marchande. Puis alors ont fleuri les "blogs" des Dupes, la Blogosphère à la présentation pré-carrée et pré-ornée de bandeaux de pub aux quatre coins de l'écran. Prestidigitations de la technique, c'est-à-dire tromperies. Perspectives serviles sous aspect de discours de circonstance, empreintes sans vie, discours morts, car dans pareilles conditions strictement assujetti à quoi sert l'expression sinon à faire passer la pub?

Petit à petit il se compose ni vu ni connu, en opérant par effraction à l'insu du visiteur, comme des machines du trompe-l'oeil, les banques de données marchandes à destinées potentiellement totalitaires. Car toutes les informations personnelles déposées sur la toile, toutes ces traces de passage, toutes nos fréquentations sont fichées quelque part en tant que "profil de consommateurs". Ou cibles destinées à d'autres usages? Qui est "propriétaire" de la somme de ces connaissances personnelles? Quelles firmes? L'ensemble compose au fil de l'eau une ressource de connaissance humaine incroyable à exploiter...Qui en tirera profit? Vers quelle nouvelle "servitude volontaire", par la saisie de notre adresse IP par exemple, sommes-nous tous en piste?

"Le stockage des données personnelles sur Facebook reste une affaire sensible : en France, la CNIL prône la "vigilance" en attendant d'avoir des réponses sur la durée de ce stockage, tandis que son équivalent britannique, l'Information Commissioner's Office, aimerait bien savoir ce que deviennent les comptes d'utilisateurs supprimés." lu hier sur le net.

Ces données personnelles le capitalisme cherchera à se les incorporer en rendant rare ce qui est abondant et privé ce qui est public, rentable ce qui est gratuit. D'où la question de garantir la protection d'un "domaine public" mondial de l'information et de la connaissance.

Bref, la "propriété" des affaires n'empêche plus les mots de s'échanger, bien au contraire. Quand bientôt sur la toile c'est la connaissance même de l'humanité qui y résidera, que dire sinon que cela suppose l'accord sur un nouveau partage égalitaire des richesses tirées de son exploitation...inévitable. Puisqu'économie de la connaissance il y a, l'enjeu majeur de notre temps peut tourner vinaigre car découleront de ce type d'économie une incroyable complexité, l'abondance de données, leur dispersion à une quantité de copies inouïe, la fuite généralisée induite par ce grand méli-mélo planétaire d'entremêlement de cerveaux dé-territorialisés inter-connectés.

Cela va être très chaud sur le front du droit numérique -ainsi d'ailleurs que brevets et droits d'auteur en tout genre. Face à la mise au point de robots "gratteurs" (scraping bot) capables d'extraire les coordonnées des "amis" d'un usager, le scraping étant une pratique commune à tous les réseaux sociaux. Car ne soyons pas dupes tout organisme privé de son état peut de nos jours collecter, stocker et traiter vos adresses IP, etc...et en croiser les données. "Les données c'est du pouvoir." "Ce qui a de la valeur c'est ce qui crée des données: les marchés, les réseaux et les communautés". C'est ainsi qu'en parlent les nouveaux réseaux sociaux de type Facebook ou Myspace sur lesquels les blogeurs font découvrir et partager leur identité, leurs photos, leurs vidéos ainsi que d'autres informations personnelles. Voilà qui oblige à réfléchir à l'usage que nous en faisons...

Strates connectées et pourtant hétérogènes. Manipulation sans limite dans le monde entier. Mais aussi démultiplication totale de mini-PC mobiles à bas coût avec coopération cérébrale imprévisible. Comment être autonome dans ces conditions? Comme partout à mon sens, c'est pourquoi je reprends les propos de Castoriadis: en normant "notre agir". En se situant "en acteur critique nous pouvons contribuer à ce qui est soit autrement." En essayant de "dépasser sa sphère de spécialisation et en s'intéressant activement à ce qui se passe dans la société". "Cela est, et doit être, la définition même du citoyen démocratique, quelle que soit son occupation". Seule solution pour que ces "choses impossibles et impensables deviennent possibles et pensables", car il est question là du "devenir vraiment public de la sphère publique".

 D.D

 

 Chroniques

...