A nos frères, puisqu'il paraît.

Dans nos "entremêlements de civilisations" -autrement dit en moins enthousiasmant: la diversité- il existe à la fois des globalisés hésitants, des globalisés heureux, des globalisés contestataires. Et l'histoire de la "modernité-monde", nous montre l'extraordinaire diversité des combinaisons et  le réjouissant éventail des métissages.

Ainsi, sur la chaîne Arte samedi dernier je suis resté tout scotché sur un documentaire scientifique dans la grotte Chauvet. "Quel rapport?" me dira-t-on. Aucun apparemment. Seulement dans ma tête et dans la fuite des idées, des éléments se côtoient c'est tout. Et puis d'abord, les hommes partout se ressemblent, les lieux et le temps n'y pourront jamais rien.

En fait, ce documentaire portait sur une visite guidée du lieu, agrémentée d'un dialogue d'hypothèses in situ entre les scientifiques. Ce qui émanait de ce film c'était le plaisir mutuel du décodage des traces et images par ces meilleurs spécialistes, issus de diverses disciplines, qui parfois se contredisent avec virulence, et du nôtre après-coup sur les manières d'appréhender et donc de voir ces dessins formidables. L'un des membres de l'équipe de tournage en était John Berger, écrivain anglais et peintre. Selon lui, il est bon rappeler que la notion de progrès n'existe pas dans le domaine de la création artistique. Sa preuve justement: la grotte Chauvet. Avec la découverte de celle-ci, c'est tout un ensemble de croyances qui s'effondre. "Tout ce que j'ai appris à l'université, tout ce qu'on a fait depuis trente ans est brusquement remis en cause" constate le préhistorien Jean Clottes, le chef d'expédition. Extraordinaire diversité des combinaisons pour le moment, et peut être à jamais, indéfrichables.

Tout d'abord c'est quoi? C'est une grotte découverte en 94 dont les peintures, chefs-d’Oeuvre de l’art rupestre et quinze mille ans plus anciennes que celles de Lascaux, révèlent une sensibilité très moderne. Emerveillé par ce documentaire filmé si simplement je vous renvoie immédiatement au papier qu'en a tiré John Berger.

Une soirée devant sa télé, et cette belle émotion: la caverne, quelle modernité! Comme un clin d'oeil et un doux rire qui déchire adressé à cette prof de philo de son état qui, entre bonnes goulées d'amitié un jour à table près de moi, dénigra la caverne. Tout du moins, de profil, réutilisait-elle à mon adresse la vieille image platonicienne de la caverne dont il fallait sortir à tout prix afin de passer de l'arrière monde des lueurs à celui de la clarté. Foudroyé de son oeil tout rond voué à J.J Rousseau comme des oeillères, j'avais eu alors en un éclair de poussière l'impression de me rajeunir les oreilles d'une bonne quarantaine d'années quand alors on m'apprenait à tracer à la règle millimétrée des traits droits.

N'empêche si l'un en sort, l'autre y entre. Ce croisement est réjouissant. On pourrait les entendre s'écrier: "-Bonjour Toi! -Salut! Attends! n'éteins pas encore!" Imaginons le choc galactique en tête de celui qui, formé à cette même école, a eu le premier sous ces yeux ces peintures et dessins gracieux qui remontent "à 31 000 ans avant le présent" comme le disent les spécialistes des datations. Toujours là, tranquilles et présents. Ils sont dans un temps qui reste présent. Des dessins qui ne quittent pas le présent. Chaque jour après ce geste de la main d'homme ou de femme, c'était toujours aujourd'hui. Chaque instant, toujours maintenant. En fait du coup le passé n'est plus. Il n'y a que l'unique temps réel. Et grâce à la télé, les graphistes de La grotte Chauvet continueraient peut être à dire imperturbablement, par du concret coloré sur surface rocheuse poreuse, en occurrence aujourd'hui au téléspectateur que je suis: "Rien n'est présent que ce qui est, rien n'est que ce qui est présent". Ou ils font la moue en levant le nez cette phrase leur apparaissant déjà trop conne. Qu'importe, car sur la roche de ces cavernes paléolithiques demeurent présents les étranges graffitis. Etranges et mystérieux, tant mieux! C'est leur force.

Dans l'élan désordonné de l'esprit, puisqu'il faut vivre avec son temps, ce que l'on pourrait en apprendre aussi: agir, c'est toujours continuer un certain passé. Evident puisque le passé n'existe plus, et que l'avenir est toujours à faire. Comme à cette époque. Là, en bas, debout contre la paroi, mains sur l'épaule, avec un petit sourire ennuyé ils seraient d'accord et se caresseraient le front.

En pleine vacuité télévisuelle dans cette "modernité-monde " de fin d'année qui déroule ses molles guirlandes tous terrains, du coup je me découvre Homo Sapiens Sapiens, le plaisir sommaire et sauvage des temps primitifs. L'Homo Sapiens Sapiens, artiste du charbon de bois et du pigment d'oxyde rouge, doté de son extrême dextérité de gestes, imaginait-il à tâtons et à la torche, dans le silence des profondeurs, le plaisir qui se conquiert à la manière d'une chasse, d'une quête, d'une aventure, en nous adressant par ses dessins -desseins?- cette salve: "Réjouissons-nous, la tâche immense promet des jubilations vastes !" ?.

A l'échelle près, rien de nouveau sous le soleil. Au fond, une gradation sans progrès. Halluciné par les lueurs de la caverne qui grésille et dont je paie la redevance, flétri à son contact, samedi j'en suis sûr, j'ai globalisé heureux.

Me dire, inventons une éthique à la mode cybernétique inspirée des phrases mêmes de John Berger: "La plupart des animaux représentés dans la grotte Chauvet étaient, dans la réalité, des animaux féroces et, pourtant, on ne trouve dans aucune de leurs représentations la moindre trace de panique. Du respect, oui, un respect fraternel, intime. Et c’est pourquoi dans chaque image d’animal existe une présence humaine. Une présence révélée par le plaisir. Chaque créature est ici chez elle en l’homme - étrange manière de s’exprimer ? Peut-être, mais d’une vérité incontestable".

Seulement voilà, l'Homo Sapiens Sapiens était ultra-minoritaire parmi les peuples d'animaux. De nos jours, ces réflexions d'Elias Canetti conviennent mieux:

-"Tu es obsédé par les animaux. Pourquoi? Parce qu'ils ne sont plus inépuisables? Parce que nous les avons épuisés?".

-"Dans mille ans: quelques animaux seulement appartenant à très peu d'espèces, rares et adulés comme des dieux."

Au pire, peut-on même imaginer l'appel de cet animal là peint: "Un animal qui a sauvé l'homme de la disparition...Un animal, et quel souvenir il gardera de l'humanité disparue."

Mais bon, sans accabler la terre entière de la disparition progressive de nos frères et soeurs les bêtes, comme première étape, cette chronique n'est-elle pas au moins un beau conte de Noël?. Comme l'est la nouvelle mise en forme de perso.wanadoo.fr/lieux-dits que l'on embrasse bien fort.

 lDD

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