Comme ça, en attente...(2)

Question de temps. Comme ça, en attente de...cette chronique qui cultive l'étonnement. Qui s'étonne toujours. Elle s'étonne de vivre, elle s'étonne de la vie, et cet étonnement est bonheur. Elle s'étonne de la sérénité qu'elle garde dans son mouvement perpétuel de réapparition hebdomadaire. Mais qu'est-ce qu'un bonheur que l'on ne partage pas? On ne vit pas le bonheur séparément, note Epicure. On ne trinque pas seul à sa propre santé. Heureux donc pour ces retrouvailles après ce léger silence dû à la procédure de connexion qui s'est faite la belle sans prévenir, de façon impromptue et inopinée me laissant les yeux fixés face à l'écran sans lueur!

Question de temps. Comme ça, en attente de. Tranquille. L'absence de chronique, cette activité de l'esprit en vue de la vérité -mais "la vérité se mérite" dit Marcel Conche!-, un peu éloignée de tout ce qui fait parler les gens et les mini-problèmes, les problèmes du moment de la vie publique, c'est du positif aussi. La positivité du négatif...Quand l'emprise du collectif, du social, dictée par la fidélité des lecteurs-lectrices, est devenue assez présente, se soustraire -involontairement- à la pression fait du bien aussi. C'est un peu de liberté autre. Puisque s'exprimer ici en est une. Dans les deux cas, chronique ou absence momentanée de chronique, c'est de la liberté.

Bien sûr cette chronique ne relève d'aucune obligation morale. Sans qu'elle ait un caractère forcé je me sens obligé c'est tout. Ceci-dit un arrêt même momentané aurait pu enrayer la machine à rédiger, ou "détricoter" l'assemblage; ou bien encore, à son auteur en proie à la chaleur, lui donner goût à la paresse sur mol oreiller. Ne tirant aucune satisfaction à devoir s'arrêter, je ne choisis pas d'être obligé, ce n'est pas par "bon coeur" ou "prêcher la bonne parole": je me sens obligé parce que je le suis. L'obligation fait partie de mon être, chaque semaine la chronique y attend son heure. C'est la chronique de l'heure présente qui se bricole sur un clavier..

"Retenir, noter, comprendre, combiner, prolonger, préciser

Nettoyer la place-Rompre.

Revenir à ses références absolues-se rassembler."

C'est de Paul Valery et c'est exactement ça, la chronique.

Simple. Mais alors selon quel raisonnement chemine-t-elle? L'une des deux façons de raisonner est celle de la déduction logique, de cause à conséquence. Ce n'est pas celle dont il s'agit en cette chronique. Mais de l'autre, celle de l'imaginaire à savoir celle décrite par Corneille Castoriadis: cette "substance" qui est "un flot de représentations (qui) enjambe des ravins, des ruptures, des disconnuités, (saute) du coq à l'âne et de midi à quatorze heure". La pensée logico-mathématique aux processus déductifs et inductifs -calculer, faire des liens, mettre des choses en ordre, catégoriser et résoudre des problèmes de façon logique -qui domine en nos sociétés bureaucratiques à "haut degré de productivité" c'est la pensée unique celle de l'économie et de la marchandisation des existences. En gros, qui n'est rien de plus qu'une croyance traditionnelle selon laquelle les humains ne peuvent avoir "qu'une seule vision ou représentation du monde". Du rétrécissement puisque l'autre se retrouve en nos temps de haute-technologie disqualifiée; cette autre est celle des significations, celles des rebonds que l'imaginaire produit par le renvoi d'un mot vers un autre, d'un mot évoquant une image, une scène, une expérience, vers un autre mot lui-même signe de quelque chose qui fait penser à, qui renvoie à son tour à d'autres signes...

Un mot c'est comme un doigt qui pointe pour montrer, l'on ne regarde pas le doigt en général mais dans sa direction. Ce qui est pointé sera toujours singulier, propre à la personne, unique comme son auteur, et sera toujours différent du voisin, de l'ami, du collègue, bref de l'autre à qui il s'adresse en dialogue ou en pensée. Pour qui, en suivant la direction, verra ce qu'il verra, ce qui lui fera écho, ce qui lui sera sympathique ou antipathique, etc...Un signe n'a pas d'existence réelle c'est un signe, c'est imaginaire et peut s'oublier avec l'âge, comme cela s'apprend dans une langue ou dans une autre, et qu'il est souvent difficile de traduire sans trahir. Quand Castoriadis parle de "la montée de l'insignifiance", c'est justement parce que les signes s'affaiblissent, par manque de mots, par manque d'histoires, par absence d'invention et abandon d'idée, par le déclin des récits, et le désert dans la mise en commun du "flot de représentations qui enjambe les ravins", etc...que chacun chacune porterait en soi. Par faute d'exigence aussi...Sous réserve qu'on me corrige si j'invente.

Question de temps. Comme ça, en attente de. Alors je continue sur le même ton: tôt ou tard notre conscience collective retrouvera le souvenir des philosophes qui se sont attachés à donner un sens à notre devenir, d'autant plus qu'il y a, actuellement, un manque certain de réflexion philosophique, qui seule permet de réconcilier l'existence et la démocratie, sujet récurrent de nos sociétés occidentales.

Et puis, il y a ce que disait Sartre qui aurait eu cent ans mardi 21 juin: l'important, c'est de s'engager, de prendre parti. L'important, dans son message, pour autant qu'il aurait entendu nous en délivrer un, c'est cette volonté, cette nécessité pour l'homme d'inventer son chemin, d'être seul créateur de valeurs, de donner un sens à sa vie qui soit, également, un engagement vers le monde. Notre liberté individuelle implique, nécessairement, celle des autres. Sur ce plan, alors que nous traversons "une crise du "vouloir vivre ensemble" pour reprendre un concept d'Hannah Arendt, son "message" doit nous inciter à la réflexion car il constitue, aussi, la clef de notre devenir.

L'important pour Sartre c'est l'engagement. Il s'est construit une philosophie avec laquelle il a entendu regarder et agir sur le monde. C'est ce qui nous manque aujourd'hui. La pensée de Sartre dure puisque quotidiennement, Libération le journal en est sa trace. Libération? je le lis tous les jours depuis le 1er août 1974, le jour de ma vraie plongée définitive dans le monde professionnel. J'avais alors vingt ans, et je voulais agir avec conscience. Sartre venait de fonder (en 73) ce journal auquel j'accorde tant d'attention. J'en fus même rendu pendant plusieurs années à stocker mon Libé au grenier, l'un après l'autre; mon père s'étant alors lancé par hobby dans la reliure cuir, un vaste chantier fut programmé. Puis, son âge à la retraite arrivé, ce projet fut réalisé sur une bonne décennie de numéros quotidiens brochés main avant que cesse l'activité paternelle très contraignant.

Sartre, cet intellectuel "qui se mêle de ce qui ne le regarde pas" et qui nous manque cruellement pour décrypter publiquement sur un tonneau sorti d'usine ce qui s'annonce bouleversant à en croire les propos de Jean-Luc Nancy, propos si proches de ceux que formulait Castoriadis en 98 "On n'aperçoit aucune volonté de cette société quant à ce qu'elle veut être demain- aucune volonté autre que la sauvegarde apeurée et grincheuse de ce qui est aujourd'hui."

Le 1er juin dernier, à Paris, prenant un raccourci pour rejoindre la gare Montparnasse, traversant le cimetière du même nom, dans le virage d'une allée, je suis tombé par le plus grand des hasards sur la tombe de grès beige portant sobrement les inscriptions "Jean Paul Sartre 1905-1980 -Simone de Beauvoir 1908-1986". Sans fleurs naturelles, ni couronne, ni autre signe ostentatoire, cette tombe comme bien d'autres semblait un peu abandonnée, mais possédait semé sur le dessus de la stèle un frêle alignement de petits galets. Emotions.

Voilà: sans y penser jamais, Sartre comme Libération me sont donc proches. Nous avons vécu et vieilli ensemble pour ainsi dire. Pourquoi? Pas facile à expliquer, je ne saurai expliquer le lien étroit, ce compagnonnage entre un journal et son lecteur fidèle. Un chemin, le sien, le nôtre, autour de valeurs partagées, sans doute. Ce qui est sûr c'est durant ces années qu'il a été ma fenêtre sur le monde, sur la société, sur les autres, sur la connaissance, sur la réflexion. Avec indépendance, sans compromission. Sans doute, parce que justement en arrière fond Sartre avait appelé chacun à savoir affirmer sa liberté d'expression. Du journaliste à son lecteur, chaque homme est libre fasse à sa conscience. L'argent n'a pas d'idées, rappelait Sartre qui était moderne au sens où il nous invite à construire notre vie, à observer notre époque avec un regard critique, à nous engager, en un mot à exister.

J'en parle comme si le "foyer" de sa pensée m'était apparue en dehors des livres et d'étude philosophique -que jamais je n'ai faite au demeurant-, mais simplement par le biais des conversations qui s'échangeaient alors dans le sillage de 68, quelques années plus tard:"L'important n'est pas ce qu'on fait de nous, mais ce que nous faisons nous-mêmes de ce qu'on a fait de nous."

Ce qu'en dit Robert Maggiori critique-philo de Libé:"Sartre est le philosophe de la liberté. Pas la liberté que l'homme se verrait octroyée, par Dieu ou par quiconque, pas une liberté donnée, ni même une liberté qu'on aurait parce que...mais une liberté malgré, malgré la situation, le poids des choses, une liberté à laquelle on est "condamné". (...)une liberté absolue et indérogeable, au sens où l'homme, n'étant pas "quelque chose" par essence, est condamné à se faire lui-même, à chaque instant, par chaque choix. "C'est en se jetant dans le monde, en y souffrant, en y luttant, que l'homme se définit peu à peu." Il le fait avec ce qu'il a, dans la situation où il est, avec tous les faix qui pèsent sur ses épaules, avec l'angoisse de la responsabilité, malgré les"autres" qui tantôt sont un enfer et tantôt, dans le "groupe en fusion", conjuguent leur liberté avec la sienne, malgré l'échec de ses projets -mais il le fait. Il rencontre bien des obstacles, découvre même que chaque situation est un piège à rats, qu'il y a des murs partout, qu'il n'y a guère d'issues-mais cela le contraint à inventer, et en l'inventant, à s'inventer lui-même."

Venons-en donc à ce que dit Sartre de vaillant: "L'homme est à inventer à chaque jour". "Car l'homme est l'être qui s'invente lui-même. Telle est la signification ontologique du courage." dit Marcel Conche. Sartre nous dit ceci: "L'homme est pro-jet, n'existe qu'en se projetant en avant de soi, vers ce qu'il a à être, sans jamais l'être."; pour lui, chacun de nous est "seul, injustifiable, sans excuse".

A propos de cet étonnement qui est bonheur -dont nous parlions plus haut- ce qu'en dit Conche un brin ironique j'imagine: "Le grand ennemi du bonheur est l'affairement. L'homme affairé, qui vit en avant de lui-même, qui, selon la formule sartrienne, "est ce qu'il n'est pas et n'est pas ce qu'il est", cet homme ne s'étonne de rien. Il s'étonne d'aucun bienfait."

Disons alors: étonnement donc à l'égard de cette chronique qui à sa façon puisse exister, s'engager, redémarrer après coupure, s'inventer elle-même, et qu'elle produise des signes semblable à un doigt pointé vers la liberté.

DD

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