Conte de Noël.

Désolé de vous faire part si tôt, au premier jour d'hiver, du cadeau que je m'offre par le biais de cette Chronique introuvable en tête de gondole de grande surface. D'abord, cette petite chose, qui me caractérise assez peut être, je trouve, pas du tout en tant que petite chose d'ailleurs, car on peut pas dire ça...Donc de Castoriadis: "L'objection est irréfutable, et donc privée de tout intérêt". Je l'imagine ainsi répliquer à un interlocuteur vindicatif lui assénant ses certitudes. Cela me touche comme je me suis surpris moi-même récemment à réagir instinctivement à l'énoncé du qualificatif "irrévocable".

Je situe le contexte. Un père d'élève pensant s'adresser à la bonne porte m'a exposé ainsi le problème de la suppression du service de car scolaire pour une catégorie d'élèves. En soi, chacun est libre de commenter et de réagir face à une décision qu'il conteste. Il avait donc écrit à l'autorité compétente. Mais pour toute réponse de celle-ci, il lui a été retourné que cette décision était irrévocable! "Que faire?" me dit-il. Bien que n'étant pas le conseil adéquat pour le débrouiller je me suis senti cependant moi-même touché vraiment par ce terme d'"irrévocable", pris d'une vive tension avec montée de colère occasionnée par la réception d'un mot qui ne s'ajuste pas à moi. Alors que je ne suis ni de près ni de loin concerné par cette affaire.

Rien n'est irrévocable chez les hommes. Tout peut être revu, débattu, ré-inventé, re-délibéré, approuvé ou combattu. Toute décision énergique, bien arrêtée, inébranlable apparemment, ne peut empêcher les dispositions pour la réfuter sans faux-semblant. Car par quelle autorité transcendantale l'"irrévocable" se justifierait-il?

De la même manière quand s'énonce l'"irréfutable", compte tenu de l'intensité de mon attention ça me découpe le flux des choses de telle façon que je bondis hors des gonds car s'exhale là le mensonge. Car qui peut déclarer l'"irréfutable"? Qui peut affirmer qu'il n'y a pas lieu de discuter?

La pandémie de la grippe aviaire n'était-elle pas devenue irréfutable avant l'embrasement des banlieues? D'accord, y des fois où c'est plus compliqué. Si j'entends un jour "l'irréversibilité du temps est irréfutable", la question apparaît plus riche, plus complexe qu'un choix de ramassage scolaire. Pourtant ça se discute quand même. Voyons-ça.

Par cette chronique j'ai le sentiment quelque fois, en passant, par effleurement, de m'occuper de ce qui ne me regarde pas, de l'art contemporain alors que je n'y connais rien ou presque, de philo alors qu'il en va de même, de politique en apprenti orateur emporté autrefois par sa véhémence, etc...

Me brancher ainsi sur les grands thèmes énoncés me renvoie à mon enfance, en l'effleurant j'insiste, quand j'investissais la 4 cv de mes parents garée face à un tas de bois prêt à être fendu qui m'attendait au tournant. J'y actionnais en intrus les clignotants, les essuis-glace, regardais dans le rétroviseur, tentais d'y allumer les feux en vain, baissais les vitres, passais le buste par la fenêtre côté chauffeur pour regarder en arrière, ou seulement pour y passer le coude sur lequel j'avais soigneusement remonté la manche, tournais le volant en tous sens, je m'y imaginais non en coureur automobile mais en camionneur au salaire de la peur parmi ceux des négociants en grain et pommes de terre voisins...Autrement, perché dans le grenier à vieux foin donnant sur le garage de la belle 4 cv bleu marine, je m'inventais en Blake le Roc, un fameux trappeur invulnérable et malicieux, un ami des indiens coiffé d'un bonnet à queue de castor dont les histoires nous étaient contées dans des illustrés qui se passaient de poche en poche. Dans l'allée du jardin je m'inventais aussi footballeur acclamé, ailier droit du Stade Rennais époque Rodighiero, imprenable la balle au pied, mes dribbles me permettaient d'effacer de nombreux adversaires dans cette allée toute droite qui menait au parc...aux poules. Puis au terme de la course d'un vieux pacson je claquais la ballotte dégonflée à travers les mailles du grillage du poulailler, se déclenchait alors la grande épouvante des poules pondeuses assises dans les tribunes. Mais j'exagère, car mes poules-poules-girls qui m'applaudissaient je les aimais bien. C'était à un âge auquel les gosses crament des bagnoles de nos jours...

Jeux d'enfant. J'en suis encore à me demander si ce que j'accomplis ici dans cette chronique n'est pas du même tonneau: je dribble, je claque, je conduis coude à la portière, je trappe aux collets.

Déclinaison de confidences car c'est normal de savoir qui parle, et d'où parle celui qui s'est longtemps caché sous un paraphe laconique: DD. Qui ne signifie ni Disque Dur, ni Donald Duck, mais gestes doux et paroles posées; et qui dévoile au passage un peu plus son énigmatique personnage.

Bref, d'un clin d'oeil hebdomadaire profiterai-je ainsi d'un pouvoir d'expression usurpé, et pire même de la jouissance "amorale" d'un à moitié cinglé dans sa logique de la vie?

Amusements. Rendu à ce point de mes gamineries j'aimerai là insérer comme à l'habitude une citation d'un philosophe car quid de la relation entre ces jeux et les vicissitudes de l'action et du travail de l'homme devenu? Le moteur n'est-il pas le même? Encore quid de la racine de tout mouvement et de toute vitalité? Et à questions sérieuses, réponses sérieuses. Car même le sérieux des gens est rigolo!

Car franchement dit quant à la question de l'irréversibilité du temps, c'est surtout le sérieux, gris sur gris, l'esprit de sérieux qui s'apparente à l'ancienneté. L'esprit de sérieux étant la répétition souvent d'idées toutes faites enroulées dans du papier beurre...Le sérieux tombe dans la banalité et l'ennui, la médiocrité. Dans le sérieux, seule l'originalité s'avère être la véritable contrepartie de la médiocrité.

Le sérieux par la connaissance? la connaissance est prise dans tout un tissu de préjugés, d'intuitions, d'inversions, d'autocorrections, d'anticipations et d'exagérations, bref au sein d'une expérience dense et fondée qui suit son cours de façon oblique et contournée, décevante et non réglementée. C'est pas du rectiligne.

C'est donc ainsi que je m'accorde ici la danse d'enfant qui demeure vitamine en moi, et de m'amuser allègrement des choses dites sérieuses en dés-ensorcelant ce qui ne me regarde pas: l'irréfutable ou l'irrévocable!

Aux dernières nouvelles, les parents d'élèves ont mis la question du car sur la place publique. Normal.

DD

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