"Là, et pas
là". 7h 15, demain est le premier jour de l'automne. C'est blanchement nocturne. Ce matin, dans ce wagon peu de places pour s'asseoir. Cause? depuis la hausse du prix du carburant, l'affluence; s'ajoute à cela que précisément ce jour-ci le prix du ticket TER (transport express régional) est à un 1 € -cadeau du Conseil Général. Après être entré dans le wagon, l'objectif de tout voyageur est d'aller à la pêche au siège. Dans cette dynamique, à la place que je convoite je découvre qu'elle est encombrée d'une mallette carrée en inox brillant avec à ses côtés un sac plastique dans lequel se tient droit une tête de femme portant bouclettes et bigoudis. Surprise?! je reste con, l'image me secoue les yeux. C'est probablement pour cette même raison que personne avant moi n'avait envisagé y poser ses fesses, une tête de décapitée sur la banquette ça intimide!. La jeune fille à laquelle cette tête appartient est roulée-boulée, et cette rondeur de Saint-Malo poursuit le fil de sa nuit comme les poissons qui là-bas somnolent encore. A quoi pense-t-elle dans la nuit? D'un coucou léger et subtil de l'index je lui tapote l'épaule. Je la réveille. On baragouine l'un l'autre à propos du siège encore encombré mais à mon sens vacant, puis d'office j'entreprends manu-militari d'évacuer la mallette en la posant au plancher puis en la coiffant du sac à tête de femme. Du froissement de mots à demi-endormis j'apprends que cette tête correspond à un devoir de 4 heures en préparation du CAP de coiffeuse. "Vous n'allez pas être à votre aise pour mettre vos pieds" me dit-elle un brin récalcitrante. Pour toute réponse de ma part, je m'assois avec un sourire courtois. Le tout sous le regard silencieux de la foule assise, merci!. Puis retire de ma besace de nylon noir ce livre "Là, et pas là" des éditions Le temps qu'il fait, que je tiens au creux de ma paume droite alors qu'aussi sec mon pouce gauche égrène les poèmes de Paol Keineg. Principe de lecture, le hasard: mon pouce égrène, et quand il presse d'un coup il stoppe. "Je ne souviens pas exactement. Des gens tout en cou et en coudes, à qui il fallait souffler les mots. Le spectacle des épiciers adossés aux carrosseries, cigarette au bec. Evidemment, le monde vu du haut d'un camion de livraison, ça change tout. S'ancrer dans la révolution signifie que rien n'explique qu'on est l'enfant de ses parents." Alors, j'ai relu. Dans ce train matinal qui file dans un ciel noir et gris, cette lecture me rappelle à Jean-Toussaint Desanti, du moins à cette phrase inscrite dans la chronique précédente. Et constant mon pouce égrène. Et d'un coup stoppe. "Je me souviens d'une femme battue qui courait sur l'aire à battre. Tout est encore là: l'abreuvoir, les mangeoires, le loch où hurle une truie. Je comble les trous avec beaucoup de terreur, cherchant dans le tas de fagots ce dont je pourrais avoir besoin. Une exposition de corps publics. C'est peu dire que la vérité est en fuite." Alors, j'ai relu. Ce matin le froid nous interpelle par son haleine d'automne. Préfiguration des intempéries peut être, mes lunettes me glissent du nez. Et constant mon pouce égrène. Et d'un coup stoppe. "Champs bruns et verts qui n'osent pas la vérité. La philosophie en ses sommets a fait le vide. Les grands modèles de l'art et de la littérature se tiennent en arrière des ports de mer où s'ébattent père et mère des muses qui écorchent les noms." Alors, j'ai relu. Il faut lire très vite car cisaillant l'air ce train coure emmerder les siens. Il devrait se tenir tranquille...mais non. Va travailler dans ces conditions! Et constant mon pouce égrène. Et d'un coup stoppe. "Deux soleils: le premier fait ombre, le deuxième d'une jaune faible. Deux retraits, deux résistances. Sans parler des ailes froissées et des sursauts de terreur. Moitié fiction, moitié façon de sortir des vers. Il y a beaucoup d'années mon corps recherchait les forces corruptrices sous le ciel bleu. Aujourd'hui les enfants se partagent les fleurs jaunes et marchent dans le sang des vaches décapitées. La mémoire tient "au réel". Alors, j'ai relu. Ce livre "Là, et pas là" des éditions Le temps qu'il fait, dans lequel se tiennent en ma paume ces poèmes de Paol Keineg, je le referme, le soupèse, je suis touché, il m'émeut. "La poésie donne le plaisir de ne pas avoir à comprendre. La compréhension elle-même est charmée, remet à plus tard. Car on ne comprend pas plus la prose digne de ce nom que la poésie; mais on s'obstine. La poésie libère la mémoire, s'apprend par coeur, se lit moins qu'elle ne se boit. Lire un poème, pour la première fois, un grand poème, c'est une corvée, un indispensable travail. Le poème se laisse comprendre plastiquement, est fait d'ombre et de lumière. Difficiles à dégager. On se laisse faire par un poème, et un vers appris par coeur, sans le vouloir, c'est le signalement même de la mémoire." écrivait Georges Perros dans "Papiers collés". Et constant mon pouce égrène. Et d'un coup stoppe. "La vache pleine d'herbe, gros pis qui danse à chaque pas difficile. Il y a eu des tribus, des âges d'or. De belles pages à pisser. Toute une culture sortie du cul." Alors, j'ai relu. Mon train entre en gare, glisse le long des quais, les wagons gris s'ébrouent, s'époussètent, se rafistolent, se ré-ajustent le plastron. Aujourd'hui, la pensée chez moi aspire à redevenir sauvage, c'est-à-dire à se revivifier elle-même. Et constant mon pouce égrène. Et d'un coup stoppe. "Mon chat est une chatte. Tout m'échappe, hors ma chatte. Je ne crains pas le mental. Elle est d'une culture homérique, en route vers les oiseaux. A vouloir la suivre des yeux, j'en perds les belles lettres. Le soir, de toute son âme, mon père caresse la chatte. Il la prend avec hauteur." Alors, j'ai relu. Debout l'un derrière l'autre dans le compartiment immobile. 17h28, il fait doux en gare, demain est le premier jour de l'automne, je repars dans le sens inverse. J'acquiers un début de réflexe, je sors de ma besace le recueil de poèmes. Repenser les pensées du poète, penser ses pré-pensées. Aller vers le crucial, l'inexprimable. Et constant mon pouce égrène. Et d'un coup stoppe. "Comme quand on me disait: à tantôt. J'en restais bête et muet, et quand j'ai fini par comprendre: à tantôt, le malaise ne m'a pas quitté. A tantôt: deux mots que je n'ai pas prononcés. Ils marquent le rejet des miens de l'histoire, le monde timide où je suis né, où apprendre le français émancipait et tuait. Je suis l'homme qui ne pourra jamais dire: à tantôt, par refus du bonheur furieux que donnent les mots des autres." Alors, j'ai relu. Et je pense: un, notre intériorité est un cinéma infini, et qui déborde hors de l'écran imaginaire dans l'histoire du monde; deux, à cette tête de femme portant bouclettes et bigoudis. Dehors, sur le ballast le rail brille d'un soleil rasant, une énergie positive contagieuse, c'est frappant face aux barres d'immeubles douloureux. Et constant mon pouce égrène. Et d'un coup stoppe. "Devant le mur des fusillés. Donner aux enfants des cerveaux. Je ne connais pas ma mère parce qu'elle fait un bruit de vaisselle. Sitôt que la maison est fermée, après la mort du père, tous dorment d'une écriture qui glisse. La chambre de derrière faiblit, la chatte -bien noire- respire que c'est à peine. Est-ce la fête chez les rescapés? la fin des enfants de cinq ans? A ce stade, il nous reste deux trois livres, et quelques épisodes." Alors, j'ai relu. Les arbres frétillent au dernier soleil d'été derrière la vitre du compartiment à voyageurs puis s'enfuient vite, à mon regard le retour me vieillit! La relativité du temps. Et constant mon pouce égrène. Et d'un coup stoppe. "Je me suis souvenu de ma mère, de son amour muet qui exige. Là-bas où nous avons ramassé du crottin pour les fleurs de devant, la philosophie aurait pu nous briser. J'ai maigri, j'ai maigri, je bouge de moins en moins. Maintenant, sur la terre comme au ciel, l'image de nos corps se promène sur les chemins. L'image de notre musique ne fait pas beaucoup de bruit." Alors, j'ai relu. Du côté de la poésie, à son soleil attractif et à ses lignes de force: "Là, et pas là" de Paol Keineg. Quand constant mon pouce égrène. Et d'un coup stoppe. Où le lointain communique avec le profond. "Oui, on parle d'amour à la boucherie, même le boucher. D'une voix sourde. Le travail avance, qui délivre des entrailles et des ossements". D.D |
...![]()