La réalité est un système de couleurs transformés en signes. A chacun ses couleurs, à chacun ses signes. L'été, cet été, nous en a offert à profusion. Suivez l'actualité. Vu en plat du jour du bar-brasserie parisien "le chien qui fume", la salade "canicule". C'est encore autre chose, mais c'est au menu... Je vous présente ainsi un nouvel épisode de mes déambulations en terrain coloré. Après Rebeyrolle d'Eymoutiers, ce sont des Impressionnistes exposés à l'étage supérieur de l'ancienne belle Gare d'Orsay de Paris, contemporaine à la Ruche, cet autre lieu mythique des artistes où résida avec entrain après la guerre Paul Rebeyrolle, dont il sera question. Le goût de la spontanéité et de la peinture en plein air; rendre purement et simplement l'impression telle qu'elle a été ressentie matériellement d'après ses impressions personnelles sans se préoccuper des règles généralement admises, tels étaient les buts fixés par Monet, Renoir, Degas, et consorts, qui se désignaient sous l'étiquette de peintres "réalistes". Mais ce n'est pas ce qualificatif que devait retenir l'histoire, ou du moins le chargé de l'édition du catalogue de la première expo de 1873, qui n'était autre que le frère de Renoir, mais celui d'Impressionnistes". Ce que font les peintres, et les Impressionnistes entre autres, les sculpteurs, les poètes, les musiciens, et autres gens libres : révéler pour leurs contemporains le réel sous un jour différent et nouveau. Alors de ma visite d'hier au pays des merveilles des Impressionnistes, j'en suis encore tout secoué, n'ayant pour seule lumière mentale, en ce jeudi, que celle de Van Gogh. Ce n'est pas "le réel sous un jour différent et nouveau" qui m'est resté dans le crâne, parce que ces images sont tellement devenus des tubes, que la visite d'Orsay prend un goût de pot-pourri, d'une compil d'images postérisées ou carte-portalisées en diable à l'échelle planétaire. Ce n'est pas non plus le réel sous un jour autre, qui plaît tant aujourd'hui aux Japonais, aux Américains et aux bourgeois présents dans ce labyrinthe de salles du grenier de cette gare de métal, qui me laisse autant de traces. En fait, comme l'a remarqué Merleau-Ponty, "Tant de peintres ont dit que les choses les regardent, et André Marchand après Klee: dans une forêt, j'ai senti à plusieurs reprises que ce n'était pas moi qui regardais la forêt. J'ai senti certains jours que c'étaient les arbres qui me regardaient, qui me parlaient (...). Moi, j'étais là, écoutant (...). Je crois que le peintre doit être transpercé par l'univers et non vouloir le transpercer (...). J'attends d'être intérieurement submergé, enseveli. Je peins peut-être pour surgir". Autrui, la chose et le monde sont au bout du regard. Et cette réalité devait se dire au monde. Seulement, là à cet étage chez les "Impressionnistes", il y a comme un manque. Tout y est doux, beau, attendrissant et joyeux, à la lumière des beaux jours que ces artistes magnifiques révèlent au grand jour... Que le public décrit ci-dessus se projette dans "...une représentation de la nature comme paradis, une nature merveilleuse, primitive, où les paysans ne souffrent jamais. Pas de trace du monde du travail, pas de trace de la douleur, de la souffrance, de la peine, de la paupérisation, du prolétariat", comme le dit Michel Onfray, est indéniable. Onfray poursuit ainsi:"Les Impressionnistes auraient eu largement le temps d'intégrer ces questions historiques, mais pour eux 1830, 1848 et la Commune n'existent pas. Et s'ils sont considérés comme des peintres du bonheur, c'est parce qu'ils évacuent la question de la lutte des classes, les problématiques sociales, la révolution industrielle, le capitalisme, la destruction de la nature par l'industrialisation ! Même les gares de Manet ou de Monet sont traités comme des objets poétiques, comme des lieux poétiques." Que ces images "oeuvres impressionnistes" de papier glacé aient une aptitude à hanter les pensions meublées, les cuisines et séjours des lotissements, des périphéries et banlieues, affichées comme l'aura été l'Angélus de Millet du calendrier des postes, donc de dire le Beau, le Bien, le Mien-du-tien, sur des fonds de tapisserie rayée, comme le dessinait Fred Zeller, donnent des gages de leur orthodoxie propre à satisfaire les simulacres dont les hommes se contentent. C'est Courbet, qui sûrement voulait seulement inspirer, réveiller, faire voir, dont les toiles sont présentes au rez-de-chaussée, tout de suite à droite en entrant, qui avait su saisir le contexte historique, social et politique, avec le clair-obscur de sa technique très classique. Dans ses toiles, les gens d'un bled de cambrousse à l'enterrement d'un des leurs, la vie et l'Origine du monde. Donc dire à cette époque chrétienne que la vie n'est pas une idée, mais une manière d'être, un même mode éternel dans tous les attributs. Dans ses toiles, la nature partout, l'atelier de l'artiste avec les bougres de la rue qu'hébergeait ce peintre communard. Au bout du regard encore, là aussi, déjà bien actuel, dans la nuit un bataillon de pompiers en action croisant un couple de bourgeois indifférents. Merleau-ponty, philosophe, constate par ailleurs que le peintre renoue avec "le corps opérant et actuel, celui qui n'est pas un morceau d'espace, un faisceau de fonctions, qui est un entrelacs de vision et de mouvement" le voir et le savoir (ou le comprendre) se répondent et se regénèrent l'un l'autre". Entrelacs propre à révéler le réel et refléter la nature, la lumière, celle d'un nu féminin ou celle d'un spectacle de fête, dire la joie bien sûr, mais "...dès lors qu'on évacue le mal, le négatif, la guerre, la pauvreté, la misère, il reste effectivement une peinture réjouissante, un peinture du bonheur." dit encore Michel Onfray, autre philosophe. Entrelacs en moi, aussi, duquel surgissent peut-être bien ce manque ressenti sous les combles étouffants de cette gare parisienne et cette étrange lumière qui me hante depuis. Tels des signes équivoques comme ombres portées de ce coup de chaleur estival qui a lourdement endeuillé le pays (10 000 victimes !) et mobilisé dans le clair-obscur des bataillons de pompiers dans l'indifférence choquante d'un couple présidentiel qui poursuit ses vacances au Québec . Enfin, de toutes ces icônes, s'il y avait à choisir un emblème, je brandirais haut "L'Origine du monde" ! .
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