La boîte à clou. Le langage peut-il blesser si fort ? A savoir que nous serions vulnérables à quelques mots qui déboulent en enfilade et qui ont le pouvoir d'agir. Vu la tête que tirait une amie dimanche soir à la sortie d'un spectacle, j'ai cru sur le coup qu'elle s'en prenait à ce qu'elle venait d'assister, non, sa rancoeur pointait l'auteur de quelques mots déballés la veille comme une insulte à l'endroit de sa réceptionniste. Une forme de blessure linguistique dont chacun en a l'expérience. Quelle représentation l'a-t-elle offensée ? "Alors ce n'est que ça votre...(petite boutique)!". Petite boutique très honorable et difficile à faire tenir vu le contexte local sans un engagement personnel et professionnel sans mesure, je précise, témoigne et affirme. Le pouvoir linguistique de l'auteur de cette blessure qui n'est pas celui d'un usager du langage approximatif mais d'un pro des mots, est reconnu indiscutable. Bien qu'apparemment, il ne tient pas commerce habituellement du discours injurieux. Ce qui donne d'autant plus de force à cet effet de mots utilisés pour s'adresser à cette commerçante qui, dans ce domaine périlleux de la vente de livres en petite librairie indépendante, est objectivement son alliée; alliée si rare qu'il doit d'autant s'en féliciter compte tenu quand même de sa modeste notoriété. Recevoir une telle remarque taillée à l'emporte pièce porte atteinte et humilie, fige et paralyse. "Il se pourrait même que la blessure du discours réside dans le caractère non anticipé de l'acte du discours injurieux, son pouvoir de mettre son destinataire hors de contrôle. La capacité à délimiter la situation de l'acte de discours est comprise au moment de l'adresse injurieuse. Lorsque quelqu'un s'adresse à nous de façon injurieuse, non seulement nous sommes ouverts à un futur inconnu, mais nous souffrons plus encore de ne pas connaître le lieu et l'heure de l'injure: nous subissons, du fait de ce discours, une désorientation. Ce qui se révèle au moment d'un tel bouleversement, c'est précisément la fugacité de notre place au sein de la communauté des locuteurs; nous pouvons être "remis à notre place" par un tel discours, mais cette place peut être une absence de place." dit Judith Butler, philosophe contemporaine dans "Le pouvoir des mots". Comme l'amie ne s'y attendait pas, l'invective n'a pu être encaissée et "comme une gifle. La blessure est instantanée." Le langage est considéré comme une puissance d'agir, une activité prolongée, l'accomplissement d'un acte qui a des effets. Ou comme une représentation de la puissance d'agir. Le même soir, à l'issue du même spectacle, au même endroit, quelques minutes avant, une autre offensée m'explique comment elle s'était prise le choux violemment pour un problème d'autorisation administrative. De son point de vue, l'agent administrative discordante avait outre-passée ses fonctions, il s'en était alors suivi un pugilat verbal, une mise à exécution entre et parmi les corps. Car parler est en soi un acte corporel. "Nous faisons le langage. C'est peut-être là la mesure de nos vies." dit Toni Morrison, prix nobel de littérature en 93. Au sens où nous faisons des choses avec ce langage, mais le langage est aussi la chose que nous faisons. Puis, le même soir, à l'issue du même spectacle, quelques minutes après, autour d'un verre, j'ai senti à mon adresse le sifflement de la mitraille. Sans en constituer une menace de la nature des précédentes exposées ci-avant, puisque pas spécialement la cible de la mauvaise humeur m'a-t-on avoué."La menace n'émerge précisément, qu'au travers de l'acte que le corps accomplit en parlant" dit Butler. Elle ajoute: "Celui qui parle ne fait-il que parler, ou porte-t-il son corps en direction de l'autre, révélant ainsi la vulnérabilité du corps de l'autre à l'adresse?". Mais dit-elle par ailleurs " Mon hypothèse est que nos discours sont toujours d'une certaine façon hors de notre contrôle." D'où à la fois, il existe des ratés, de l'imprévisibilité, des déraillements, mais aussi "qu'en tant qu'invocation, le discours de haine est un acte qui rappelle des actes antérieurs, il requiert une répétition future pour durer." Pour Gorgias, un sophiste des alentours des 420 avant JC, si le langage ne transmet pas une connaissance adéquate des choses, il véhicule par contre fort bien l'émotion. Ce qui assure la communication entre les hommes, c'est l'émotion partagée au moyen du langage. DD |
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