Floraison.                                                                         N°224

Le départ d'un copain de joie et de jeunesse, de rêve et d'enthousiasme, d'utopie têtue, ça fait mal. Comme pour une part de soi qu'on arrache. D'une communauté d'amis que nous formions alors, alors autrefois, autour de ce petit journal, L'Harassoire, publication marginale baignée d'idées et de questions, nous étions presque tous réunis parmi les tombes pour cette occasion. Trente ans après!

Chacun, chacune avait alors, alors autrefois, sa façon de voir, de provoquer, d'évoquer, d'invoquer, de s'exclamer, d'exprimer sa façon de voir, sa manière d'être, avec le souhait, voire la certitude de participer à 100% à une aventure collective, à une action essentielle d'envergure internationale. Pour Denis, son idéal, son inclination, était de vivre en harmonie avec la nature. Et la floraison. Et les phases de la lune. Dans la fragilité de la vie quotidienne, sans compromis, sans concession, sans combinaison, en rupture radicale avec la société productiviste, pensait-il.

Réfractaire à l'autorité, à toute autorité, Denis aura gardé intact jusqu'à ce dernier quartier de lune, cet idéal de jeunesse. Qui alors, entre 74 et 81, l'invitait en routard auto-stoppeur à rejoindre les rassemblements, les occupations, et autres combats de l'époque: Larzac, l'anti-nucléaire, la non-violence, la presse libre -avec nous, etc...

Insoumis Denis, chassant de son existence le virtuel de l'illusion révolutionnaire, les prothèses fournies par les technologies (le progrès), ou telle ou telle prothèse sociale (le salariat, la sécu, la retraite, les congés payés), comme les habitudes corporelles de ses contemporains dans leur fuite en avant (télé, grosse bagnole, médicaments, traitements médicaux, soins et prothèses dentaires), comme tout fétichisme économique (la valeur Travail), il n'aura pas plus que les autres apporté de solution, comme d'idée de solution. Mais l'important c'est qu'il ait eu l'audace locale parmi d'autres de poser ces questions parmi tant d'autres. Et de filer droit son p'tit bonheur-la chance sans dépendance, croyait-il. Et, fils d'un anar catalan et d'une maquisarde bretonne, fidèle aux convictions familiales de tenter de rompre avec le "système", tentative libertaire que déjà ses parents avaient expérimenté en leur temps.

Avec le travail de la terre Denis fut un temps ici pour notre radio l'expert de l'écologie rebelle. Une anecdote insolite: dans ce cadre je me souviens d'une belle émission à conversation contradictoire ayant pour invité Yves Cochet, leader vert avant que celui-ci ne devienne ministre de l'environnement.

Mais, peu à peu, déprimé, seul, très attaché affectivement, Denis renonça à ces actions, notamment à celle du maraîchage bio avec vente directe sur les marchés, son métier, dont il aura su avant de s'en aller en insuffler le goût à quelques jeunes locaux qui, refusant à leur tour de voir l'humanité dévastée par des pollutions, des guerres, et autres pillages et gaspillages, souhaitent mettre leur vie en cohérence, la pratique avec les idées...

Denis est décédé des suites d'une longue maladie, selon la formule consacrée. Nous étions à son enterrement; nous, sous le soleil; lui, dans sa boîte de bois recouverte de pétales de roses. Floraison. En phase lunaire: dernier quartier. La floraison qui d'ailleurs en passant reste un mystère, même si les chercheurs du CNRS tentent d'en déflorer l'intimité moléculaire.

Les discours furent émouvants et convaincants. Salut l'Ami!

D.D  

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