Mémoire de cétacé sans limite. Je me surprends moi-même. Parti pour une somnolence de fin d'après-midi, à l'instant même où cela s'est déclenché irrésistiblement je me suis surpris à entendre distinctement un son puis l'image qui s'y accole m'est venue. Cela correspondait à une redécouverte, puisque ce qui me revenait en mémoire est le son des clés à l'ouverture d'une porte de rez-de-chaussée d'une bâtisse dans laquelle je vivais à l'étage supérieur, il y a près de vingt ans, quand justement je sursautais ainsi saisi d'un pareil instant de somnolence subite me gagnant alors que les conditions ne s'y prêtaient pas. Si je tentais de résoudre l'énigme en soi je l'imputerais au fait que ce n'était pas le moment de la journée pour s'assoupir comme pâte molle ainsi; un sentiment de culpabilité donc que de se voir pris en flagrant délit de faute puisque dormir à ce moment précis de la journée ne pouvait à mes yeux qu'être jugé paresse préméditée, ce qui aurait déclenché une bouffée de honte tout autant irrésistible. Mais cette fois, pas d'ouverture de porte, donc pas de son de trousseau de clés qui tressaillent sur la serrure d'en bas, rien à mon grand étonnement. Seul ce qui m'a fait sursauter après m'être ainsi si peu libéré du temps, ne fut que ce sentiment de faute imaginé venant en rappel d'une expérience vécue. Dans ce cas, je me révélerais à moi-même psychologiquement sacrément dressé pour qu'un phénomène ou un mécanisme insoupçonné de cette sorte me dérobe ce bref repos mérité que s'accorde en moi l'énigmatique nature. Car si je tentais à résoudre cette énigme ainsi, j'utiliserais ce dont je dispose en outils d'explication à ma portée. Des outils habituellement utilisés en pareille circonstance, produits d'un usage du langage donnant l'apparence que tout est explicable, alors qu'il n'en est rien. Une ruse de l'esprit, une pirouette, une paresse plus vraisemblablement. En fait, bien qu'une bouffée de chaleur se soit irrésistiblement déclenchée en moi consécutive au sursaut dû au souffle coupé, je vous fais part plus simplement d'une perception désintéressée, d'une contemplation d'un fait qui m'étonne, me réjouit, sans raison, une expérience d'émerveillement, un contact vécu avec l'inexplicable jaillissement de l'inattendue réalité: le retour d'un souvenir enfoui loin en mémoire. Bon, bien que cela soit une banalité, quand même cela te remet en question, "pas facile à maîtriser la bête" te dis-tu. Et le sens comme émergeant sur fond de non-sens est de se dire que c'est étonnant. C'est tout. De Deleuze revu par Nietzsche ou l'inverse cette affirmation: "On en conclura immédiatement que nul bonheur, nulle sérénité, nulle espérance, nulle fierté, nulle jouissance de l'instant présent ne peuvent exister sans faculté d'oubli." L'homme qui n'a pas cette faculté, "l'homme, chez qui cet appareil d'amortissement est endommagé est semblable à un dyspeptique: il n'arrive plus à en finir de rien." Sous les auspices de la banalité et de la platitude, pour rebondir à cette affirmation énoncée ci-avant je dirai que c'est comme si tout ce qui fait notre quotidien passait au crible du tamis, certains éléments marquants demeurant stockés quelque part en soi. En raison de quoi ceux-ci plutôt que les autres? interroger le gouvernail. Je n'ose pas imaginer la mémoire en fichiers tempory ou dotée d'un phénomène analogue à notre ordinateur de radio qui stocke en fichiers MP3 tout ce qu'il diffuse chaque jour avec le risque pour lui de voir le disque dur un jour saturé. Apparemment ce n'est pas le cas; par contre, en l'état de nature et d'un hasard en toute liberté j'imagine aisément quelque cocktail insolite d'erreurs, d'illusions et de folies, d'unissons factices, et de commentaires à rebours. Sans compter de quelque étalement complaisant de caractère trompeur et dérisoire. Que notre mémoire aléatoire ne se dise qu'au plus tard "c'est assez!" c'est espéré -je connais autour de moi certaine faiblesse à ce sujet- car selon Héraclite: "Si toutes choses devenaient fumée, nous connaîtrions par les narines." Et de l'arrangement rationnel que certains vertueux prétentieux attendent, d'Héraclite, encore: "Le plus bel arrangement est semblable à un tas d'ordures rassemblées au hasard." Que ces sursauts de mémoire indéterminée en sens dessus dessous relève du Grand récit comme l'évoque le jeune homme Michel Serres c'est chose sûre. Il n'empêche, dans la Grèce antique, les pythagoriciens pratiquaient par exemple des exercices respiratoires afin de faciliter la concentration et la remémoration. Il s'agissait en quelque sorte de dompter le corps afin qu'il trouve son équilibre et ne trouble pas l'esprit qui se trouvera ainsi mieux disposer à effectuer ses fonctions essentielles que sont la méditation et la contemplation. La technique? mettre le corps en union avec l'esprit afin de permettre à la pensée de n'être troublée par aucun facteur extérieur et d'atteindre la contemplation de l'être et du vrai. Pythagore, le découvreur du théorème du même nom, celui du rapport de la diagonale d'un carré, ou de l'hypoténuse d'un triangle rectangle, avec leurs deux côtés respectifs, était paraît-il capable de se rappeler ses existences antérieures et certains pythagoriciens pratiquaient des exercices de remémoration consistant à se rappeler tous les événements du jour ou de la veille. Faut cependant supposer qu'il s'agissait d'un entraînement comparable à celui de l'athlète, ce qui est loin d'être vraiment mon cas. D.D |
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