Rail.                                                                            N°262

Mardi. 7h20...En rade parmi les autres "usagers du TER" à cause d'une vieille locomotive poussive victime d'une attaque électrique, cela accorde plus de temps pour la lecture matinale. Même serré comme un hareng dans une autre boîte de fer de même acabit venue en remplacement, proche de la pétrification de la parole et de l'action humaines, mais plongé dans la lecture de Jacques Rancière, encore: "Tout est trace, vestige ou fossile. Toute forme sensible, depuis la pierre ou le coquillage, est parlante. Chacune porte, inscrite en stries et en volutes, les traces de son histoire et les signes de sa destination." puis plus loin "...pour que le banal livre son secret, il doit d'abord être mythologisé. La maison ou l'égout parlent, ils portent trace du vrai, comme le feront le rêve ou l'acte manqué, pour autant qu'ils sont d'abord transformés en éléments d'une mythologie ou d'une fantasmagorie.", cette coïncidence entre ma situation entre domicile et travail et ce chapitre lu m'enchante. Près de moi ce matin beaucoup de gens dorment, d'autres songent, à chacun son point de fuite et sa zone d'ombre, occasion de s'accorder aussi du temps à soi. Dans la banalité de la situation, entre ballast et vent de grêle, retard et vicissitudes à venir, en ces wagons se livreraient-ils ainsi quelques secrets? tout au moins les traces de son histoire et les signes de sa destination? Mais la voie ballastée se tasse sous l'effort...

C'est particulièrement dans ces situations que j'apprécie chez ces gens d'esprit, comme Rancière (Lire son article en page VII de ce document "Les intellectuels jugent la présidentielle"), leur éclairage singulier, les angles de vue qu'ils nous incitent à prendre, les petites fenêtres qu'ils taillent dans les murailles pour qu'un rayon de lumière ou de lune rende visible tel endroit caché. C'est pour cela d'ailleurs que je les lis, pour les ébrasures qu'ils aménagent dans les épaisseurs des parois pour diffuser de la lumière dans ces vieilles bâtisses que sont nos sociétés. Donc, nos quotidiens. Le percement peut être minimaliste et élégant; par contre, rares sont ceux qui le percent judicieusement aux bons endroits.

L'un d'entre eux, Armand Gatti: "Connaître c'est naître avec. Il nous faut naître avec l'univers à chaque instant. l'univers est fait de milliers de langages qui nient le temps et l'espace. Où allons-nous? Où sommes-nous? La réponse est dans notre pensée. Faire de notre pensée notre miroir; et de notre miroir la récréation de l'univers. Peu importe le vent qui souffle, qu'il soit d'Est ou d'Ouest, de la littérature, ou des mathématiques...Ce qui importe pour nous, c'est le souffle, et le dialogue que ce souffle établit avec l'immensité de l'arbre."

Mercredi. 7h20...De jeunes demoiselles parlent coiffure, entre autres. Dans le train du matin elles sont le sourire du train-train quotidien. Ce sont toujours les seules à bavarder, à se sourire, à rire, à se regarder, à se raconter. Comparativement, les jeunes mecs ont le baladeur aux oreilles. Je vous laisse conclure...C'est la texture même de cette époque peut-être...A ceux-là d'abord j'adresse mes flâneries politiques...Je coupe au plus court: qui se porte? qui se présente? qui vote pour qui? Les présidentielles ne sont que la première étape. Viennent les autres. Si ça s'ébroue...où la vie s'ébroue, ici, à ce propos, entre les oreillettes qu'est-ce-qui se pense?

Qu'est-ce qu'il se joue? Simple. Dans ce monde de riches les gens de droite sont à leur(s) affaire(s). Donc à leur(s) pouvoir(s). Leur seul but? le partage du gâteau des fortunes et des pouvoirs. Pour eux, l'intérêt général c'est le leur, quant à l'intérêt collectif c'est secondaire, très secondaire, dérisoire, voire absent. Du haut en bas de la représentation sociale c'est ça. Simple à comprendre. Leur domination s'appuie sur beaucoup d'alliés chez les dominés. Au fait qui est dominé? La réponse est-elle dans le baladeur? Les questions qui en découlent sont excessivement simples aussi: se contenter du baladeur est-ce être réduit au silence ou pas? Dans le champ du pouvoir et de la position occupée (dominante ou dominée), dans le baladeur y réside-t-il l'affirmation d'une liberté ni restreinte ni conditionnée? Où allons-nous? Où sommes-nous? La réponse serait-elle de nos jours dans le baladeur? Possible mais à la condition impérative de s'y fabriquer des univers de production symbolique autonomes...

D.D

 Chroniques

...