Salé.                                                                         N° 212

Retour sur image: celle de cette île. Avec ses cailloux, ses algues, et ses bigorneaux, etc...Je reviens à la Chronique précédente. Vous vous souvenez: la part enfouie, imperceptible quoique...Dissimulée sous les flots, cette puissance du faux: la raison. Ou l'illusion, appelée la foi, qui se dissimule en son sein. Bien sûr les bigorneaux, les galets bleus de l'Anse, les galets gris tachetés mazout, viennent s'y bercer, s'y déposer inertes ou somnolents un temps, repartiront-ils sitôt vers le large, puis les rives étrangères. Pareil pour les débris de bois, de ficelle et de bouteilles de coca à la mer. Qu'on découvre gisants à marée basse -marée base?

Mais il existe aussi de vieux rochers mentaux irréductibles à l'échelle de l'humaine existence, la déborderaient même s'ils le pouvaient. Mais restent fugitifs et éphémères car trop attachés au corps qui les porte, ils disparaissent avec sans qu'on sache si ça les angoisse.

"Avez-vous des preuves de ce que vous affirmez, Monsieur De la Chronique?" Non. J'imagine le pourquoi-pas. Pas de preuve, pas la moindre, ni sous la langue ni dans la poche.

Montaigne paraît-il en parla d'une force "sombre", "ténébreuse". Ces qualificatifs disqualifient compte tenu de leur forte connotation: j'opte moi pour l'image de l'île. Il y fait bon et doux. Et je prends l'Anse pour l'exemple. Par marée haute comme par marée basse. Il paraît même que Léo y apprenait à nager en laisse, une corde nouée à l'abdomen et amarrée à un pieu de l'îlot. Avant d'écrire la "Mémoire et la Mer".

Parce que sur l'île et ses alentours marino-sportifs s'exercent des buveurs de tasses, ou des pêcheurs à pied éméchés qui vont et viennent s'agitent, ou s'entortillent les jambes de pantalon, gratouillent dans les cavités, titillent les merveilles aquatiques, s'attardent sur le sable humide une serviette comme support de confort, ou pas; d'autres rêvassent en chandail sur la digue s'imaginant Etonnants voyageurs au pays des oursins allumés...

Bien sûr, il se peut qu'une île soit perçue comme un chaos intensif constitué d'ébauches évanouissantes, de sensations fugaces, de vibrations non-liées. Imperceptibles en nombre. Détectables qu'à l'écoute fine, toutes oreilles déployées, du littoral maritime où grouillent et gratouillent la multitude d'espèces à coquille, pics ou tentacules, précaires champs de moules, bancs de coquilles Saint-Jacques, de crabes ingrats, ou de mamans-mouettes, etc...Des champs de forces considérables, sensationnels, irréductibles à la vague. Des potentialisations, forces actives, forces passives; clivage actif-passif en chaque force. Des différences qui s'enveloppent mutuellement, entre-nouées, à l'implication réciproque et socialement utile...De cette polyphonie quelle pulsion de vie, quelle jubilation!

Une île se dit-elle "Qui (ou que) suis-je?" Tu blagues, elle se la coule douce, et se trempe les fesses au frais. Chez elle c'est dans l'eau de mer, son bain de sel. Qui lui apporte mouvements et donc événements. Bref, un mouvement infini, qui ne cesse de continuer ou de s'accomplir sans jamais finir. Et que les cons alignés sur la digue contemplent en s'emmerdant, alors que tant de choses si éphémères qui, par conséquence, ont plus de valeur du fait qu'elles ne dureront pas, s'ignorent dans l'indifférence. L'Etonnant vacancier au micro-regard baignant dans l'ennui de souquer vers un horizon humain duquel il ne s'échappera jamais, a parfois la vague à l'âme. A la vie à la mort, chez lui, en lui-même, c'est la raison qui le lave des pieds aux oreilles. Toilette périodique, parfumée, et mesurable -en terme de coût.

Mais s'il existe le promontoir, les rochers aux pierres dressées pour rien, à l'inverse aussi existe l'abîme aux eaux profondes. Qui reste immergé définitivement. Quoique...Point commun: pour l'un comme pour l'autre, il n'y a pas de milieu.

   D.D  

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