Douleur.                                                                            N°258

Le grand père de mes fils vient de mourir. Il est décédé à l'âge de 79 ans dans l'unité des soins palliatifs des Corbières à Saint Malo, doucement, paisiblement, dignement, humainement; la douleur atténuée par apport de morphine, de soins délicats et de l'affection de ses proches. Il n'est pas décédé dans la douleur. Lui qui aura vécu sa vie durant avec celle-ci. Douleur affective après avoir perdu dès 7ans son père aimé embarqué brutalement par la tuberculose; et douleur dans le corps dès l'âge de 42 ans, dans toutes ses articulations, ses hanches, ses poignets, ses genoux et chevilles qui furent saisis par la polyarthrite.

Alors qu'il était devenu comme son père tailleur de pierre, précis et doué, engagé dans les chantiers de la reconstruction de l'après-guerre à Saint Malo, Morlaix, Saint Brieuc, Rennes, pour lesquels il aura taillé gargouilles et bénitiers des cathédrales, ou bien encore collaboré aux oeuvres monumentales du grand sculpteur Lipsi, comme la célèbre colonne olympique (1967) à Grenoble, un granit de douze mètres, ou encore "la grande vague", son corps n'était pas fait pour le métier d'ouvrier granitier employé à l'extraction inhumaine des blocs du bassin granitique de Chauffetière, à 20 ou 30 mètres de profondeur continuellement dans l'eau, qu'il était devenu une fois ces villes reconstruites.

Dès 47 ans perclu d'arthrose, dans ces carrières il n'y retournera plus jamais. Il restera depuis lors chez lui et dans son jardin, accompagné de ses chats et chiens, de ses poissons en citerne, et même un temps d'un geai puis d'une pie qu'il domestiquera avant qu'ils ne soient abattus l'un et l'autre par des fusils de chasse non-déterminés. Il restera dans son village entouré de tout un réseau de liens ténus d'amis avec lesquels se partage le café, et par les mots les petits bonheurs et malheurs des uns des autres; attentif à son potager opulent et fécond et à ses arbres fruitiers, y perfectionnant les méthodes de taille; ayant avec Denise, sa femme, à partir de leur poulailler et de leurs récoltes en fruits et légumes le souci scrupuleux de l'économie d'auto-subsistance.

Massette et poinçon à 6 pans remisés en casse-noisettes, il aimait beaucoup la nature, étant à l'affût de tout, ayant soin de ses herbes, celles qu'on arrose et celles qu'on gratte dans les allées, attentif au moindre vol d'oiseaux, au moindre sifflement, à la moindre trace, comme au moindre rayon de soleil et chaleur propice à la poussée de girolles, de cèpes, ou de trompettes de la mort. Comme aux moindres histoires de chasse et de pêche qui font rire et mentir. Pour mes fils il leur confectionnera avec les moyens vernaculaires qu'offrent la nature, le pouce et un couteau, des moulins à eau, des lance-pierres en bois de châtaignier et lanière de chambre à air, des toupies équilibrées, des sifflets dans des tiges de sureau, ou encore des cannes à poignée en tête de cygne plus petites que la sienne mais très ressemblantes. Mais harcelé par cette douleur incessante, aggravée par d'autres problèmes de santé qui nécessitèrent des hospitalisations, la douleur se fit au fil des ans toujours plus obsessionnelle, traumatisante.

Voici l'histoire indiscrète de la vie qui file et passe lentement, d'un homme d'un monde révolu, mais parfaitement accompli, de la destinée âpre et belle d'un "petit père", très têtu, pas facile, amer, d'humeur singulière, ne souffrant aucune forme de servitude y compris celle des hôpitaux dans lesquels, depuis la fin décembre, il s'est battu 8 semaines avant de battre en brèche, usé.

D.D

 Chroniques

...