Loin des reflets télévisuels au fond de notre caverne domestique, s’introduire un temps dans un univers exempt de lourdeur, donc de méchanceté : c’est Jazz au cœur du Mené à Langourla. Tous les musiciens échappent ici à la loi de la pesanteur ; ils gravissent quatre à quatre les marches d’un escalier de granit comme nous aurions peine à le dévaler. Ils touchent, à peine, le sol de leurs pieds et leurs notes volettent de mains en mains, déjà rattrapées, déjà redonnées. S’ils ne changent rien à la marche du monde, ils déclenchent seulement des folles poursuites qui s’envolent comme un ballon multicolore d’un enfant , puis qui, dans leur fuite, se laissent glisser entre les tubulures d’une architecture de cathédrale de toile, ou plutôt de temple de la libre pensée. Entre simplicité, modernité et géométrie élégante. Il y a quelques paquets d’années cette salle de spectacle ouverte et avenante était une carrière d’extraction de granit breton, elle en porte encore trace. Les musiciens en question : le Henri Texier trio, cette année ; Archi Shepp et Eric Lelann, l’année dernière . Et tous les autres évidemment… La carrière de granit malicieusement réinvestie a perdu l’opacité enténébrante pour un illuminant lieu-dit métamorphosé, un lieu inspiré et un lieu inspirant, qui donne à penser, à rêver, à rire, à applaudir, à s’enthousiasmer ; un lieu qui, au-delà des mélomanes, concerne notre condition d’homme, ici particulièrement celle d’ouvriers picotous inconnus, ouvriers du monde, pour mieux l’assumer ; un lieu vrai parce qu’il est expressif. Nous entrons là en jubilation, en exaltation active dans ce décor de mousse qui se déroule, se déhanche et danse du ventre sur les pierres, vieilles pierres aujourd’hui flamboyantes sous l’effet des projecteurs et pleines de vie pour accompagner la musique, après s’être offertes à la percussion des répétitifs coups de pioche, burin et explosif, et de lianes qui s’inventent de subtiles combinaisons en sachant enjamber les cultures, avec quelque chose d’autre en plus : sentir la vivacité de la création de proche en proche, quand gicle la lumière des instruments ravitailleurs. C’est un beau refuge, une belle retraite en été, plus berceau de la modernité que salle des fêtes, à goûter dans l’instant de tout un week-end durant, entre parenthèses à l’héliothérapie ( bains de soleil ). Dans le village circule une rumeur à ce qu’i paraît : c’est un lieu qui unit le ciel à la terre ! Avant de parler de Langourla en Bretagne, la semaine dernière je causais de Langon en Gascogne. Presque le même effet, mais les Nuits atypiques se passent sur un terrain de rugby sur lequel a été construite il y a longtemps une petite mosquée ; le reste du festival se déroule dans le parc boisé attenant. Le soir, pour les grands concerts, la petite mosquée est autant illuminée que l’assistance est allumée. C’est simple comme une communion. C’est beau comme la grâce. C’est une volonté de partager intensément un événement en commun qui nous transporte, nous élève. Loin d’être communautariste, c’est communiste ! Je blague. Mais pas tant que çà…complicité, les gens rient, ressentent la même joie et sont extrèmement gais . La Multitude. Une société se compose ainsi, sinon elle se décompose ! C’est l’un ou c’est l’autre comme l’aurait pensé Spinoza. En mêlées en se frottant le museau, enfin presque. Autour de la bonté, de l’offrande d’Henri Texier par exemple qui, se nourrissant de la chaleur du public, ou sa joie de vivre, lui rend des cargaisons en immense bonté et candeur, heureux de nous rendre heureux. Il officie avec son bonnet de laine, dans l’humilité. Public vachement simple. Humilité. Tous ces regards collectifs. Egalité. Un groupe, cela réinsère. Tous égaux, fondus, en se serrant il y a moins d’espace entre les personnages, comme pourrait le dire Fred Zeller, un peintre qui nous alerte. Autre lieu-dit : le festival du cinéma des minorités de Douarnenez. Avec ces grandes tablées, là aussi l’effet psychosomatique qui libère et donne confiance. Chaque année, le festival de Douarnenez poursuit sa quête d'espaces et de cultures proches et lointaines. Là aussi, un outil de mémoire et de reconstruction mais qui passe ici par le cinéma. S'insérant tous, à mes yeux, dans la même veine sociale, comme autant de fenêtres ouvertes sur le monde, pour nous rappeler que la vie, notre existence, n'a pas qu'un côté économique, mais qu'elle se traduit également en terme d'humanité avec la possibilité de rapprochement des gens, via une passion culturelle commune : celle du cinéma ici , celle de la musique là. Cela permet aussi d'entretenir quelques lueurs d'espoirs. De s'apercevoir que la solitude, mode de vie occidental normatif et consensuel, ne s'impose pas, aux yeux de tous, comme une évidence sans alternative, et qu'elle n'est pas une fatalité. Et de s'apercevoir aussi que la mondialisation libérale est « cet ultime avatar du capitalisme qui risque de vider le monde de sa diversité » comme l’explique Erwan Moalic du Festival de Douarnenez . Du ciel à la terre, parlons-en : 10 ans après les accords de Rio, c’est à Johannesburg que devraient se prendre des mesures concrètes pour assurer l’avenir des générations futures . Ouvert depuis lundi en prélude, le forum global de la société civile accueille près de 7 000 organisations non gouvernementales, soit environ 40 000 personnes. Leur objectif : peser sur le sommet officiel en produisant un " programme 21 " (pour XXIe siècle) qui sera soumis aux chefs d'Etat la semaine prochaine. Initiative salutaire ou vaine lutte contre la lourdeur des mécanismes internationaux ? De qui s’agit-il ? Ce sont des réseaux, ONG, coopératives, syndicats...avec entre autres France Libertés et sa présidente, Danielle Mitterrand , qui en attend une tribune contre la privatisation de l’eau. Si sa stratégie d’une subtile subversion culturelle et politique peut apparaître un peu dérisoire à certains égards, surtout au regard des reflets télévisuels au fond de notre caverne domestique, elle a quand même raison d’encourager toute créativité et toute véritable communauté qui seraient possibles ici et maintenant, et d’affirmer qu’il ne faut pas renvoyer les « satisfactions humaines et le sens de la vie » à quelque merveilleux futur, ni surtout laisser-faire les empires. Les moyens ne sont pas nécessairement identiques au but, mais au moins doivent-ils lui être compatibles. Les valeurs incarnées par Danielle Mitterrand, comme celles portées par ces lieux où se dit le monde, sont essentielles à toute véritable libération sociale, parce qu’elles sont essentielles tout court : elles nous procurent déjà davantage de satisfaction, et donnent plus de sens à notre vie. Comme l’a bien exprimé Kenneth Rexroth, un penseur américain qui a aussi beaucoup parlé de jazz, de cinéma et d’autres choses encore, dans un de ses poèmes les plus émouvants, écrit en 1952 pour les obsèques d’un vieil ami. "Nous croyions que nous le verrions De nos propres yeux, le monde nouveau, Où l’homme ne serait plus Un loup pour l’homme, mais où Tous, hommes et femmes, Seraient à la fois frères et amants. Nous ne le verrons pas, aucun de nous ne le verra. Il est beaucoup plus lointain que nous ne le pensions. (...) Tant pis. Nous étions des camarades. La vie aura été bonne pour nous. Il est bon d’être courageux : Il n’y a rien de meilleur. La chère a meilleur goût, Et le vin plus d’éclat. Les filles sont plus belles. Le ciel est plus bleu. (...) Si les beaux jours ne viennent jamais, Nous ne le saurons pas. Nous ne nous en soucierons pas. Nos vies auront été les meilleures. Nous fûmes les hommes Les plus heureux de notre temps. "
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