Dans l'univers des médias. "Le seul que j'aime, c'est Clément Rosset. Ses idées sont originales. En plus, il les exprime dans une langue superbe et avec humour." Cet hommage vient de Michel Polac qui est un homme libre comme on en voit peu. Dans l'univers des médias où la liberté se résume à celle du consommateur, et où la servilité à l'égard du maître est contractuelle, on se dit que notre Polac fait figure d'espèce en voie de disparition. Droit de réponse, cette émission culte créée et animée par Polac, a été ce grand vent d’air frais, cette agora citoyenne, une pratique autonome trop vite refermée. Depuis, Polac s’est retiré sur ses terres, celles de la littérature. Depuis Droit de réponse on peut dire qu’il aura été pour beaucoup plus qu’un bon aiguilleur du ciel qui vous initie aux secrets de l’édition et qui vous aide à décrypter le bon grain de l'ivraie. Polac y rappelait qu’on gagne toujours à s’éloigner des rayons de super-marché aux saveurs insipides qu’une certaine presse complaisante veut nous faire respirer. Alors que la critique littéraire avait déserté la télé pour laisser place à la promotion, alors que la presse écrite s’enfonçait dans le copinage, sur France Inter donc Polac continuait à faire partager son goût des vrais livres, les subversifs, les brefs et remuants, les secs et percutants, ou à chialer de tendresse, sans tenir compte de l’actualité éditoriale, livres qu’il cueillait un peu partout en Russie, au Japon ou aux Etats-Unis, et à toutes les époques. Alors pourquoi je vous en cause? Because, because... Et d'un, prié de prendre ses cliques et ses flèches et de dégager le terrain, sa chronique sur France Inter vient de lui être retirée.; et de deux, pour info la seule chronique que je lis est justement la sienne dans Charlie Hebdo; et de trois, c'est qu'il m'a fait connaître Clément Rosset, ce philosophe alors inconnu qu'il invitait sur le plateau de la M6 des débuts -fait si rare qu'il nous apparaîtrait même incongru de nos jours; et de quatre, c'est que le 14 juillet dernier lors d'un repas -autre média plus local- pour fêter les congés, entre deux tournées de godinette (apéro local fait de cidre, de goutte et des fruits rouges) mon voisin de table m'a parlé de sa mère finistérienne qui s'en était prise ouvertement au passé de collabo (deux ans de trou à la Libération!) d'un très grand distributeur de la grande distribution pas si clerc que ça, lors d'une émission Droit de Réponse invitée qu'elle fut par Michel Polac lui-même. Dans une de ses dernières chroniques de Charlie Hebdo, Polac rappelait combien le domaine de l'édition était en péril, menacé de mort par la grande édition dirigée par des directeurs commerciaux à la recherche là aussi du profit immédiat avec du banal et du tout-venant tirés au kilo, et du copinage qu'ils entretiennent dans les médias. Il rappelait que sans la résistance qui se nichait dans la petite édition, peu de futurs grands auteurs, car peu de premiers bouquins, car pas de climats singuliers autour de possibles créateurs pour qu'ils accouchent. A titre d'exemple, question beaux textes et découvertes visiter le site de L'idée bleue, cet éditeur de poésie qui mène sa barque durablement avec tempérament, loin de l'agitation. Pour que ces petites maisons d'édition essentielles atteignent un public pressé, elles se doivent de profiter de quelques relais dans les médias de masse, mais ce qui fait hurler pas mal d'imbéciles n'est hélas plus d'actualité. Alors dans une moindre mesure, puisqu'on sait que les petits ruisseaux quand même font les grandes rivières, y foutre des berges, des ponts pour que cette voix de la petite édition puisse résonner sur nos ondes à la rentrée! Comment? Il ne sera pas inutile de suivre les tournées de causeries en Bretagne. A part ça, c'est vrai que Droit de réponse avait des points communs avec mon 14 juillet, c'était aussi vivant, en alternant l'exutoire et la franche rigolade. Avant de jouer une partie de palets approximative avec ses bruits de ferraille, assis sur nos bancelles de pin et accoudés sur les portes-tables -une alignée de portes posées sur tréteaux et qui forme table de banquet. Réunis dans cette vieille grange de terre bien fraîche, et ravis d’être là nous avons parlé et ri des turbulences de l'actualité. Et, parmi les votes, les oui, les non, et les autres âneries locales mal culottées bonnes à propager une rumeur qu'ici je tairai mais dont tout le monde se marre, de ces plus sérieuses évidences bien que ce n’est pas une découverte de dire que le monde va mal: "Les jeunes s'achètent tout, de la maison neuve jusqu'au bitume qui va de la cuisine au portail, tout est neuf du tout au tout, avec grosse voiture neuve et tout le mobilier, canapé et cuisine intégrée. Endettés sur 30 ans avec un budget de remboursement mensuel tendu à bloc, pas de possibilité de s'offrir un plus sinon c'est la cata. Or un couple a toujours besoin de s'offrir un truc neuf à un moment donné, de se construire les trucs bout par bout, par étapes parce que c'est comme ça qu'il se fait plaisir. Cela permet aussi de changer d'avis, et avoir envie de changer c'est humain. Au final, tous ces couples vont s'engueuler, s'entre-déchirer, parce qu'être figé ainsi à ce qui a été acquis pour longtemps et qui démode, pris au piège d'un remboursement impossible alors que le travail est souvent à contrats précaires avec l'inéluctable obligation de vendre sa baraque tôt ou tard, vite cela va être invivable." Quant à la flambée de l'immobilier à laquelle on assiste ici, entre grillade et une quantité impressionnante de gâteaux faits maison, notre conversation fut proche de ce que développe en particulier cet autre libre-chroniqueur. Sentons-nous, doucement, sûrement, la confirmation d'un suicide social déterminé? La passion (de ces achats), fuite du réel ? Il serait d'utilité publique que des philosophes de la trempe de Clément Rosset passent à la télé comme la faisait Polac, pour aider à éclairer nos tablées: "Rien n’est plus fragile que la faculté humaine d’admettre la réalité, d’accepter sans réserves l’impérieuse prérogative du réel". Ou crise du sentiment d'identité? Clément Rosset affirme que: “ Chaque fois que se produit une crise d’identité, c’est l’identité sociale qui est la première à “ craquer ” et à menacer le fragile édifice de ce qu’on croit éprouver comme le moi ; c’est toujours une déficience de l’identité sociale qui en vient à perturber l’identité personnelle, et non le contraire comme on aurait tendance à le penser. ” Et, sur la question de la maison, et la voiture familiale et la laisse qui serre le col qui vont avec, qui est le signe premier du sentiment individualiste, en droit de réponse au flot d'apologie du moutonisme qui déferle sur les médias, comme il faut que les gens voient leur binette pour y croire, il est regrettable qu'un Cornélius Castoriadis ne puisse plus se déplacer pour annoncer devant quelques millions de téléspectateurs ce qu'il dit dans son livre "Une société à la dérive": "L"'individualisme"est de l'infantilisme. Dans aucune société que je connaisse, les gens n'ont été autant immergés dans le social qu'aujourd'hui. Quinze millions de foyer tournent à la même heure les mêmes boutons pour voir la même chose. Laissez-moi rire"." DD |
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