Les mots, les cuirs. N°216 Un peu de congés. Pas de chronique la semaine prochaine. Car mercredi je serai pas là, mais à Lisbonne. A une terrasse à siroter le soleil entre amis pourquoi pas? Chaque mercredi, j'y ai mis tout mon coeur, toutes mes forces qui me restent à mon retour de travail, à ma descente du train, du train-train quotidien. Cela suffit-il à faire une bonne chronique? Je n'ai pas de réponse. Mais toutes ces heures ont été passées à compulser mes étonnements. A les relater tant bien que mal. A tenter d'en extraire la substance. C'est aussi une chronique d'action. Qui travaille le bonhomme. Qui le triture, le creuse. Qui le tord, le redresse. Le met en boule. Qui lui tanne le cuir. Cette chronique d'histoires, d'anecdotes, de gamberges, sait-elle trouver ses lecteurs? Qu'importe. L'important, c'est de l'avoir menée à bien, jusqu'à son point final. Vous trouvez ici une singularité d'ouvreurs de fenêtre -pour parodier Roger Lahu. Ou de déménageurs d'oreilles comme on s'y emploie en radio aussi. Si dans celle-ci certains disent trouver l'apaisement de l'âme, celui de ses angoisses face au temps qui passe, cet exercice narcissique où l'auteur nez à ras de terre fait le beau, etc...c'est pas le problème de cette chronique. Qu'y trouve-t-on alors? Pour l'orientation générale, pour le fonds, la conviction fondamentale, j'en charge des grands penseurs. Tel Kant: "Paresse et lâcheté, sont les causes qui font qu'un si grand nombre d'hommes, après que la nature les eut franchis depuis longtemps d'une conduite étrangère, restent cependant volontiers toute leur vie dans un état de tutelle, et qui font qu'il est si facile à d'autres de se poser comme des tuteurs". Bref, l'être humain aimera probablement toujours mieux vivre sous la tutelle d'une autorité étrangère que sous sa propre tutelle. De Kant encore: "Aie le courage de te servir de ton propre entendement". Evidemment, j'assume: le sens de certaines chroniques doit échapper parfois aux lecteurs, pas assez claires, n'exprimant qu'imparfaitement ma pensée. Mais comme toute chose, les mots aussi et quand nous les attrapons, ils se vident Pfitt! de leur sens. Nous laissant l'esprit brumeux. Heureusement, le hasard est là pour expliquer. Je procède par l'étonnement, le raconter et m'étonner moi-même du résultat une fois raconté. M'étonner une fois finie les combinaisons, les imbrications, les ajustements, m'étonner de l'état de l'atelier, des rebus, des découpes, des pointes -"les semences" qui traînent au sol, de l'odeur de la colle néoprène, et de la poisse à graisser le fil à coudre, etc... Au final, c'est l'image nette de l'atelier de cordonnier familial qui me vient à l'esprit. Dans le cuir. Et après l'effort, la sensation de liberté plus ou moins forte. Mon grand-père cordonnier -dont je viens il y a quelques heures de retrouver la belle montre à gousset- commençait par dresser un lever du pied, mesurait les déformations, courantes à l'époque. Puis il confectionnait le soulier, plus souvent des souliers de travail que de dimanche. Donc d'importance. Fallait pas se rater. C'est un peu la même chose pour une chronique: dans ces instants-là, les mots c'est le cuir, il se laisse travailler bien ou mal, ça dépend des peausseries, du choix à l'achat, coût et qualité. Et puis de la forme, pas celle en bois sur lequel se confectionne la chaussure, ni celle liée à l'état d'esprit du cordonnier, mais de la forme que celui-ci donne aux choses. Allez salut! Au 04 mai! D.D |
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