Ce penseur a mis sa discipline, sa vie, son talent de chroniqueur, son engagement qui appelait un bouleversement de société, sa volonté ironique, son goût pour les gens de peu, et ses forces satiriques au service, d’une entreprise picturale d’allure un peu naïve, un peu réaliste, un peu symboliste, visant à disséquer, en bon moraliste, notre civilisation et  son modèle petit bourgeois distillé par les privilégiés et puissants quelconques qui estiment jouir du monde.

 Ses tableaux à dénuder les chimères, ricanent du modèle de réussite sociale par clichés qui, en mettant en scène de petits personnages tout simples dans des théâtres de rayures allant du carrelage au papier de tapisserie rococo, représentent presque toujours des personnages se baignant dans l'ennui, la tristesse, mêlés à des traits de caractère courants, cruels.

Nombre de gens sont ainsi croqués dans leurs songes, leurs faiblesses, bloqués par des rambardes, bloqués par de hauts murs de briques, bloqués par leur chimère. Cette ambiance habituelle de petits personnages aux contours délimités qui se promènent le dimanche en front de mer, sur le chemin de ronde, le long de la rambarde.  Des gens alignés comme des poireaux sur des jetées qui contemplent une île comme on rêve tous de château en Espagne. Des gens embringués dans une machinerie, pas dans leur vie.

 La conquête du bonheur ? Les hommes se croient libres et riches car ils ignorent ce qui les détermine et ce qu’ils ont gâché de joie de vivre.  Si pour Anna Arendt , le synonyme en latin, de « vivre » est « d’être parmi les hommes », à l’inverse « mourir » c’est de « cesser d’être parmi les hommes ». Ces petits hommes sont presque déjà morts, ou du moins en attente de..., mais ils l’ignorent.

 Pourquoi cet intérêt pour Fred Zeller? Parce qu’il existait, décrite dans ses toiles présentées dans cette galerie de Dinard, qui se tient face à la mer, une ambiance identique à celle qui nous apparaît là. Ou du moins visible par quiconque se veut de bonne foi, un peu lucide, pas dupe, conscient, une ambiance en copié-collé à celle qui nous apparaît donc dans sa vérité nue, in-situ, là autour de soi dans cette cité balnéaire réservée aux riches, ou aux nouveaux riches. Ou à ceux qui attendent d’y être. Un artiste donc, qui se contente de décrire le réel, sans arrogance esthétique, mais avec des vacheries à dire.

 Des vacheries à dire à l’égard des puissants, des capitaines d’industrie ou de banque, seuls dans leur bureau, avec pour seul compagnon leur tableau accroché au mur à la tapisserie rayée d’un univers de rayures hésitant entre barreaux et codes barre. Un tableau comme compagnon qui leur rappelle vaguement, quelque part,  la joie de vivre villageoise saisie, et délicatement coloré, par Botéro, au doux mélange de fruits et de peaux. Et de musique. Capitaines d’industrie d’une civilisation-usine à rayer l’humain et sa joie, après laquelle grouillent tant de servitudes volontaires et de nouveaux maîtres.

La joie de vivre n'étant ainsi suggérée que sous la forme de renvois insolites...A une bouteille de vin où y figure un pays, ou à un demi-pression  comme seul vis à vis. Pour mieux se dresser contre la mesquinerie, le manque de générosité et de chaleur qui caractérisent trop souvent les rapports humains.

Des corps bien séparés les uns des autres, bien seuls, dans de vastes espaces rayés du sol au plafond, toutes ces toiles de Zeller, dans leur célébration de l’anecdote,  reflètent ce à quoi l’on se résigne, ce à quoi l’on s’habitue, et qui s’affiche ou se distingue, en autres lieux et quartiers calmes, dans ces cités balnéaires :  la solitude.

La solitude d’existences face à leur solitude mimétique instituée comme modèle respectueux de l’expression d’une position de classe : l’individualisme.

En parodiant Bertrand Russel, c’est à mon sens ce qu’aura voulu dire Frédéric Zeller (alias Fred) : faute d’union profonde et instinctive avec le courant de la vie, ce n’est pas ici, de cette manière, que l'on trouvera les joies les plus intenses.

A l'occasion d’un échange lors d'un de ses vernissages à Dinard,  j'avais eu la chance de recueillir de lui son message essentiel : "la solitude, je dessine la solitude". L'homme était très élégant, crinière léonide blanche et paraissait soucieux du réel.

 Fred Zeller, artiste, peintre, antinazi, il entra dans la Résistance dès 40, en fondant l'un des premiers réseaux du début de l’Occupation, puis la guerre finie, militant maître à penser des forces ouvrières et du Grand Orient, ce compagnon de route de Léon Blum et surtout de Léon Trotski dont il a été l'ami et le secrétaire, vient de s'éteindre à l’âge de 91 ans. A Bergerac, la semaine dernière où il s'était retiré.

 Si de son propre aveux, Il avait gardé de sa jeunesse «  une grande difficulté à prendre la vie et les hommes tout à fait au sérieux », à Maure-de-Bretagne, il n’aura pas seulement  appris à dessiner à l'école communale , il aura été saisi par cet événement : « J'eus, ce jour-là, le sentiment confus que l'humanité ferait, dans l'avenir, de gigantesques progrès afin de relier facilement les hommes entre eux.
Ainsi, un matin comme les autres à Maure-de-Bretagne, alors que j'étais aux côtés de ma mère qui nettoyait les cages à lapins, mon père surgit, tout essoufflé :
« Tu sais ce qui arrive ?
- Non ? lui répondit ma mère.
- Eh bien, figure-toi que le télégraphe de la gendarmerie vient de nous transmettre la nouvelle : il y a la révolution en Russie ! Le tsar a abdiqué ! Un gouvernement socialiste l'a remplacé !
- Pas possible ! Mais qu'allons-nous devenir ? »
Nous étions en effet en 1917, et il n'était alors question dans la gendarmerie que du problème agitant la brigade : des permissionnaires refusaient de repartir au front et se cachaient chez les uns ou les autres, dans les fermes isolées ou dans les bois. L'ordre avait été donné de les retrouver et de les renvoyer au front par tous les moyens. »

Dénué de tout amertume, à l’image du grand révolutionnaire russe d’Octobre 17 à la barbichette dressée dont il aura l’incroyable destin de savoir s’en faire un ami, non sans avoir signé plusieurs appels contre la guerre en Irak, Zeller le réfractaire est parti trop tôt. Car après avoir traversé le siècle en combats et contemplations, un bel ouvrage de créateur, il n’aura pu assister à ce qui s’est passé ce week-end dernier : la formidable mondialisation des opinions dans les rues du monde pour exprimer en direct un ras-le-bol, un refus, un point de vue . Dix millions de manifestants reliés entre eux contre la guerre, un  gigantesque progrès.

 

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