Effervescence intérieure.

Dans un rapport de synthèse des préfets, en date de décembre 2004, il est écrit: "Les Français ne croient plus en rien. C'est même pour cela que la situation est relativement calme, car ils estiment que ce n'est même plus la peine de faire part de son point de vue ou de tenter de se faire entendre."

Je me creuse, je me creuse les méninges tant que je peux pour apporter mon commentaire circonstancié à cette situation. Et je me creuse en vain. C'est pathétique. J'avance en âge mais vraiment je recule quand ce n'est pas toujours amusant. Enfin, jeune j'étais déjà ainsi. La vie est jeunesse ou n'est rien qu'un pâle regret. L'âge d'homme a-t-il un âge?

Alors je m'imagine une ligne de fuite, quelque chose comme une proposition d'émission-chronique sous la forme de trois tableaux, un triptyque radiophonique en quelque sorte. Trois tableaux, trois atmosphères. Comme souvent pour une émission de radio.

Premier tableau: je tends le micro à Elias Canetti...

Jingle de début d'émission.

-Moi: Elias Canetti, bonjour! Pour les auditeurs-lecteurs de notre émission-chronique, qui ne vous connaîtraient pas, je rappelle que vous êtes né avec le siècle, en 1905, et vous en êtes allé à sa fin, en 1994.

-Moi, encore: Elias Canetti, ce pays comment le percevez-vous ?

- Lui: "Il est vexé, il n'arrive pas à se faire entendre même par l'homme le plus stupide du monde."

-Moi: Oui mais il a essayé...

-Lui: "Trois fois, il se laissa couler en pure perte, personne ne s'en était aperçu. La quatrième fois, il resta tout simplement à la surface, où il passa tout aussi inaperçu."

-Moi: Je vais vous lire  un extrait de ce que dit Alain Badiou, philosophe d'aujourd'hui, et vous nous direz ce que vous en pensez: "Ce qui immobilise l'individu, ce qui en fait l'impuissance, c'est la peur. Non pas la peur de la répression et de la douleur, que la peur de ne plus être le peu qu'on est, de ne plus avoir le peu qu'on a . Le premier geste qui conduit à l'incorporation collective et à la transcendance créatrice est de cesser d'avoir peur." Alain Badiou dans son livre "Le siècle"qui vient de paraître, poursuit: "Nous aimons que notre vie soit réglée pour échapper à l'insécurité. Et la gardienne subjective de la règle est la peur. Or cette peur est ce qui fait que nous sommes incapables de vouloir le réel de l'Idée. Il en résulte que c'est une question fondamentale que de savoir comment ne pas être un lâche." dit-il. Qu'en pensez-vous ?

-Lui: "La "contamination" par l'adversaire: un des phénomènes politiques les plus opérants, trop rarement étudié."

-Moi: Et alors, que lui conseilleriez-vous?

-Lui: "Ne dis pas qu'il est trop tard pour ceci ou cela, va savoir s'il ne te reste pas encore trente ans pour recommencer une nouvelle vie. Ne dis pas qu'il est trop tôt pour ceci ou cela, va savoir si tu ne seras pas mort dans un mois, alors de tes décombres mêmes d'autres pourraient tirer de la vie."

Fin du premier tableau. J'envoie sur les ondes un bobino, et l'annonce:

-Moi: Je vous propose d'écouter un document sonore exceptionnel, il s'agit de l'enregistrement de Damascius le Diadoque, né dans le 5ème siècle. C'est un document d'archive. Pour ceux et celles qui ne le connaîtraient pas , je rappelle sa citation la plus connue: « N’essayons pas de compter l’intelligible sur les doigts »

-La voix de Damascius: "Entre le silence et la parole, il y a le désir de s'exprimer et l'effervescence intérieure qui accompagne le désir. Entre l'indistinct et le distinct, il y a le moment où la distinction est en train de s'opérer, ce moment intermédiaire, Proclus l'appelle la vie."

Deuxième tableau: je reprends l'antenne et ré-annonce ce qu'il vient d'être diffusé. Puis je propose cette chronique littéraire très révélatrice de l'esprit du temps.

-Moi: pour illustrer ce qui vient de nous être dit, je vous informe de la parution récente de deux ouvrages consacrés à l'école; deux livres très symptomatiques de la situation dans laquelle nous sommes. Ces livres, il faut le préciser, ont l'un et l'autre été écris par des enseignants en activité.

A ma gauche: celui d'André Vignau. Cet homme est prof de Français à Montreuil-sous-Bois en Seine Saint Denis, dans un établissement classé ZEP. Lassé d’entendre des enseignants, des journalistes, des politiciens et des pisse-froid de tous bords ressasser les mêmes clichés surannés et s’enfermer dans une rhétorique sclérosée, il a écrit sur l’école un essai, Plus ça change plus c’est pareil ou L’école mangée aux mythes, aussi pertinent qu’impertinent. Rien de tel qu’un grand éclat de rire pour dégonfler les baudruches du scolairement correct. Mais ce rire dont il se prend lui-même pour première cible ne cache pas pour autant la passion qu’il a eue et qu’il a encore pour ce métier de prof si injustement décrié un peu partout. Au final un petit ouvrage bourré d’humour et d’humanisme qui tranche sur le discours habituel des doctes et des cuistres qui voudraient à toute force que l’école d’aujourd’hui redevienne celle d’hier dans le monde de demain." - Prix 15 € Visitez le site de l'éditeur : www.i-editions.com.

A ma droite: celui de Marc Lebris. Cet homme est instituteur à Médréac. Je cite la préface de "Et vos enfants ne sauront pas lire...Ni compter!" comportant le sous-titre "La faillite obstinée de l'école française" édité chez Stock:"J'ai tout cru. J'ai tout fait, des groupes, des activités d'éveil, de la grammaire fonctionnelle, de la lecture naturelle, des mathématqiues modernes, d el'animation, de l'auto-apprentissage, (...) des études dirigées... Pourtant, les élèves des maîtres plus anciens, qui osaient continuer à faire des dictées ou à apprendre la lecture par syllabe systématique, obtenaient de meilleurs résulats. Les meins, dorlotés par les méthodes modernes, ont subi un handicap scolaire don't j'ai honte aujourd'hui. Honte? Pas tant que ça...Car, comme bon nombre d'entre nous, j'ai corrigé le tir. J'écris ce livre pour alarmer les parents, pour qu'ils sauvent leurs enfants, pour qu'ils fassent le travail de l'école à la maison. La pédagogie moderne ne sert plus qu'à justifier l'abandon des ambitions que nous avions pour nos enfants. Nous avons devant nous une véritable catastrophe culturelle." Ce livre est disponible dans les bibliothèques municipales.

Fin du second tableau. J'envoie sur les ondes une virgule musicale -tirée du magnifique CD (V)IVRE d'Henri Texier Strada Sextet- pour souffler un peu avant de conclure. Eh! oui c'est court. Mais avant, en direct à l'antenne, je suppute ceci:

-Moi: "Bref, j'imagine, la position de chacun est "existentielle" dans le sens où soit nous sommes et nous produisons du côté de la vie, du développement de l'existence, soit nous nous plaçons sur la pente qui mène la situation et nous-mêmes vers le néant."

Troisième tableau: je reprends l'antenne et annonce la présence toujours en nos studios d'Elias Canetti:

-Moi: Elias Canetti, vous qui avez reçu le Prix Nobel 1981 de littérature, pour conclure cette émission-chronique, pouvez-vous ici à chaud enfin éclairer notre lanterne:

-Lui: "Dire le plus terrible de telle façon qu'il cesse de l'être, qu'il donne de l'espoir par ce qu'il a été dit".

Fin du troisième tableau. Je reprends le micro:

-Moi: Elias Canetti, nous vous remercions pour votre présence en nos petits studios, et d'avoir consacré un peu de votre temps à nous éclairer, ceci à un moment peut être charnière dans la vie psychique du pays. Nous rappelons à nous auditeurs-lecteurs que vos ouvrages d'aphorismes: "Le coeur secret de l'horloge" et "Notes de Hampstead" sont parus aux éditions Le Livre de poche -collection Biblio. J'invite nos auditeurs-lecteurs à profiter de cette époque de sinistrose affichée pour oser, pour oser s'inventer un monde. Merci à tous! et à la semaine prochaine.

 lDD

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