Objets perdus. N°241 Je reviens de la repêche de mes vêtements aux objets trouvés de la gare de Saint Malo, mais des deux j'en ai retrouvé qu'un. Que l'on m'a remis avec l'étiquette "trouvé ds train 854357 le 04/10/06". Car il m'est arrivé deux fois coup sur coup d'oublier mes vestes dans le wagon du soir. Fatigue peut être, oubli à coup sûr, amnésie pas encore. Inattention au moment d'en sortir sûrement. Heureusement que vendredi soir j'ai pensé à reprendre mon sac thermo dans lequel je transporte une fois par mois un gros poulet et deux pintades. Tout çà, ça ne paraît pas mais ça occupe. Permettez-moi d'adorer quand les wagons du vendredi soir sont pleins. Pleins de voyageurs, de bagages, dans ce fourre-tout je regrette seulement qu'il n'y ait pas ici de poulets vivants attachés par les pattes ramenés du marché, de baluchons bariolés, de sacs chamarrés de ravitaillement ou de graines, de vieilles valises bourrées bouclées à la ficelle, de vêtements à trois francs six sous achetés à la ville portés neufs, de bébés qui goulûment prennent des forces aux gros seins maternels -"La mère, c'est la société plus trois millions d'années d'hominisation." (Castoriadis)-, bref comme cela se passe en maints endroits du globe. Mais contraire ici aux canons de l'époque. D'aimer le mélange de la jeune population métissée du métro rennais, les endroits à forte influence, les lieux de brassage, d'étonnements, de regards échangés curieusement, ces flux d'énergie, cette confrontation à l'autre paisiblement. Evitements et interactions mêlés. Styles, allures, parures. Dans la vibration. Je ne connais rien de plus démocratique dans les faits que les transports en commun à mettre en relation de façon aussi égalitaire les gens qui ne se connaissent pas. Qui ne s'adresseront pas la parole, car après tout, qu'est-ce qu'il y a de si important qui nécessite qu'on s'adresse à son voisin. Dans mon TER, parmi les petits employés coincés dans leur journée, et les arrogants parisiens descendus en week-end à Saint Malo avec leur penderie à roulette, qui ne me font pas trépigner d'enthousiasme, intrigant peut être dans l'indifférence massive avec mon sac thermo argenté marqué "Marie" (des produits congelés) je passe probablement pour un type un peu à part qui vient de faire ses courses à la coopérative d'entreprise. Bien vu, c'est vrai, c'est de la volaille qui vient tout juste d'être tuée du matin mais ils l'ignorent. De raffoler de cette situation cocasse et vibrante pourtant si banale en d'autre temps ou en d'autres régions du monde. Et des regards congelés que mon sac à produits frais suscite. L'intérieur d'un wagon a tant de choses banales qui deviennent surréalistes, du coup chaque trajet est un événement. Jamais par exemple je m'y ennuie à voir comment les gens se parlent, comment ils ne se parlent pas, comment ils attendent les yeux dans le vide et la lenteur, comment la tête est lourde pour un corps qui s'endort, comment une fois la bouche ouverte le cerveau s'évade dans les brumes, ce que lit mon voisin de siège, si ses gestes en disent long, etc...Entre son point de départ et son point d'arrivée, un wagon c'est une bulle socialisante qui vibre et qui file où chacun est à sa tache, dans sa bulle. "Or, être, c'est toujours aussi le être autre et le faire être autre."(Castoriadis) D'apprécier aussi ces wagons-bulles bourrés de voyageurs dans leur bulle qui assis où ils peuvent encombrent l'allée. Norme inadmissible pour vulgaire marchandise sur la voie! Sur quelle voie? Les hommes deviennent petits en se rassemblant, êtres socialisés et tout ce qui va avec: emplois du temps répétitif, fatigue de la vie quotidienne avec ses irréparables dommages, prudence-froideur dans la relation quasi-jamais entamée, l'absence de familiarité, pas de bonjour pas de bonsoir, l'obéissance en tout lieu comme ici à l'autorité du contrôle de billet, ennui. Dans ces conditions communes, entre soi, apparemment pénibles je guette que s'échappe dans la réunion forcée des corps vers une même destination, et donc le partage ponctuel d'un destin, l'étincelle de l'imprévu, l'étoile filante de l'inattendu. En vain, pas grave j'ai le temps! Car outre quelques cercles de relations de circonstance fidèles au rendez-vous de la morale et médisance en boucle, des sourires forts rares de politesse, un brin d'échange entre voisins ou entre collègues, un agencement de corps et de sacs à dos avachis, la bulle reste constellé de rien du tout. Pas gênant c'est remis pour la prochaine fois! Car circuler comme si l'autre n'existait pas, c'est une illusion. D'entendre d'ici "C'est encore quelqu'un qui parle sans savoir, s'il le faisait tous les jours matin et soir pour aller bosser..." Qu'ils sachent que c'est bien de ça dont il s'agit, usager dans la norme je pratique quotidiennement ce genre de transport silencieux, "trainquillisateur". Sur une durée supportable, socialement acceptable, d'une demi-heure pour chaque trajet, pas plus. Outre cet avantage, le goût de transport en commun me réjouit, m'éblouit au point où quand je quitte étourdi le compartiment j'en oublie mes vêtements. Oui, mais jamais mon bouquin, ou mon journal, mes seuls amis et relations du rail. Que je trimbale dans ma besace en peau de nylon noir à revers rouge. L'une de mes vestes a donc pris une autre destination, peut être a-t-elle changé tout simplement d'épaules. Bon vent! D.D |
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