Rire. Tant d'éclats de rire se s'oublient pas de sitôt. Ceux de Jean, tissu d'atomes sortis du sommeil rencontré à Langourla in Festival. Un bon festival de jazz ne se compose pas uniquement des bêtes de scène -en occurrence le guitariste virtuose Yorgui Loeffler- mais également des "petites mains" musiciennes qui apportent chacune de la couleur à la rue et aux troquets ternes du bled. Humbles, dans l'ombre, pas remarquées -rien qui permette de braquer le projecteur sur leur qualité de jeu ou sur leur combustion- mais majeures pour leur influence sur l'humeur du public, pour sa mise en train d'avant-concert, pour donner envie de s'attarder compte tenu de la jovialité ambiante. Les grands marchent à côté des petits. C'est pour cela d'ailleurs qu'on recrute ces derniers. Portrait. Ivre de jazz et de joie, l'oeil rond, aux aguets le coeur et les ailes battantes, la douceur des manières jusqu'à l'humilité, ce fut une fête que d'écouter notre compagnon d'infortune -infortune compte tenu de la désertion injustifiée du public habituel et des pluies diluviennes qui ont anéanti cette neuvième édition Bérézina de Jazz au coeur du Mené- évoquer une vie quasi-entière enroulée autour du jazz, 71 ans sans télé ni pantoufles comme l'est par exemple le mouvement de la Terre autour du soleil. "Pas de jazz sans swing!". Rire! Ou pas de joie sans swing. A l'évidence, tout y est. Des fréquentations multiples pour ce batteur-puntcheur autodidacte qui a accompagné quelques monuments héroïques, quelques tours emblématiques tels que Bud Powel, Kenny klark, Bernard Lubat, entre autres. "Tu vois Jean tu te rappelleras que c'est moi qui t'ai appris à jouer avec 8 baguettes" lui a dit un jour d'échange rythmique Bernard Lubat lui-même donnant l'exemple en se frappant sur les genoux. Un autre pur-sang lui donnera un jour un autre conseil qui en 5 minutes lui ouvrira l'horizon, l'azur et ses lumières éclatantes "Jean t'as le swing mais pas la méthode. Tu prends la baguette entre le pouce et l'index et tu bats avec les 3 autres doigts de ta main, ça va plus vite et tu ne te fatigue plus." Il m'a fallu 7 mois pour m'y adapter." Rire! Autour du jazz, il en connaît une tonne. Autour de sa vie privée, il m'en a dit trois tonnes!...Il ferait bien un idée de scénario pour Tavernier. D'ailleurs il se retrouve un peu dans le film de celui-ci "Autour de minuit" -Around Midnight, film américain -français sorti en 85 avec Dexter Gordon comme interprète principal et Herbie Hancock- par des propos que lui a dit personnellement le grand Bud qui est la figure centrale à partir de laquelle Tavernier a brodé son film. "Mais ces propos il les a dit à plein de monde." Modeste, intarissable, joyeux, illuminé, tonique le petit père Jean. Chaque phrase-plaisir ponctuée comme il le faut quand on sait vivre d'une rasade sans avoir manqué de trinquer même avec des gobelets plastiques "ça fait pas de bruit, mais c'est pareil!", et d'un éclat de rire inoubliable tant élégant que tonitruant (qualificatif trop violent) qu'il déclenche généreusement, communicable à toute une salle de spectacle tel un solo de trompette suivi d'applaudissements. De lui-même, il s'en est allé planter ses drums au centre de la salle du bar de l'auberge de la vieille tour d'un bourg sans relief en zone de déshérence. Avec le style comme au temps où il était boxeur "sans frapper", puisque tout est question de jeu de jambes, de rythmes, de swing aussi en ring avec le gabarit à Nougaro mais en moins castagne car l'auteur de la chanson "Autour de minuit" n'attendait pas d'enjamber les cordes puisqu'il trouvait un ring à chaque bar. Entre deux demis, deux rires, deux ami(e)s, Jean s'en est allé battre le temps avec éclats, ou tenter une approche, pour clamer sa tendresse sans mesure à une volière saoule d'anglais bêtes à plumes indifférentes aux choses sensibles. Exercice périlleux, qui s'est avéré parfaitement inutile, pour le plaisir d'être écouté de quelques organes aussi peu rentables que les oreilles. Qu'importe l'écureuil qui rit swing avec des manches de bois en ailerons articulés, "A table, tu vois là je suis quelqu'un; quand je joue je suis quelqu'un d'autre, je ne suis plus le même, je suis avec les nuages." Alors à l'atterrissage si la chance lui sourit, sa première pensée sera de partager sa joie avec ses amis. Rire! Autour de minuit, aux sources du jazz et furieusement vivant, Mickey 3 J, comme Jean-Joie-Jazz, a quand même failli être tué deux fois par un couteau qui lui voulait du mal. Secrets révélés en confidence, mimique de douleur sur la bouche. Pas de jazz sans vagues, mais c'était autrefois autre ring où ça gicle entre quatre murs, quatre yeux, quatre poings, avec scène de ménage et femme jalouse pour décor. Gros coeur, s'est épanché? "Libéré, je suis libéré" rit-il maintenant à tue-tête de sa trompette pleine gorgées déployées. Rire! Sa prestation précédente? Lors d'une présentation de remorques Volvo à Carhaix. "Bien payé!" Rire! Le bar se ferme. Nous en sortons avec le vent dans les voiles. Le vent pour incarner l'idée du va et vient entre passé et présent; le voile pour le voile de soi, cette façon d'occulter l'indicible et ce qui ne peut être montré. Sitôt notre au-revoir, un poids métaphysique sembla peser sur les épaules du vieil homme. DD |
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