A Paris, dans chaque faubourg.

Cy Twombly, un éblouissement. Formes qui explosent, véritable bouquet d’émotions. Un franc-tireur ce peintre qui fait du bien !."comme s'il s'agissait de rendre visible le temps, le tremblement du temps" a dit de lui Roland Barthes. Avec des sensations colorées qui font penser à ces peintures des mômes de maternelle...Lumière, couleurs, fraîcheurs, liberté, bouquets de fleurs, de poésie, etc...de la vitalité à fond la caisse ! A voir au Centre Georges-Pompidou, jusqu’au 29 mars.

La semaine dernière je vous parlais de Chéri Samba . Alors? C’est une peinture pleine de couleurs et de paillettes que propose Chéri Samba. Une peinture où l’enchantement de la lumière exalte un propos souvent critique. Mais l’artiste ne se contente pas de reproduire, il montre et commente l’état du monde et de son pays. Chaque tableau est en lui-même une histoire. Tout le questionne, l’identité culturelle de son pays, le tiers-monde, l’art contemporain et ses artistes. Samba pose la question suivante: « Pourquoi lorsque Picasso s’inspire de l’art nègre rentre-t-il au Musée d’art moderne, alors que ce même art y accède au compte-gouttes ? » A voir à la Fondation Cartier, jusqu'au début mai.

A cet endroit, dans cette architecture high-tech transparente bâtie à partir du grand cèdre planté là par Chateaubriand, dans laquelle le hasard organise les détails, en libre échangeur des diversités, quand les plantes voyagent, et les herbes de quartier surtout qui semblent ici comme en nature se déplacer en silence à la façon des vents, j'avais particulièrement bien apprécié en septembre dernier l'expo "Yanomami, l'esprit de la forêt" sur le peuple indien Yanomami, menacé de disparition à cause d'une déforestation honteuse et meurtrière. J'avais en tête vendredi les photos de cette expo, celles de ces indiens nus des forêts de l'Amazonie brésilienne avec parures de fleurs et de plumes, arcs et flèches, cérémonies rituelles. A la sortie de ce lieu quelle a été ma surprise à la vue sur un panneau publicitaire tout proche portant une pub de lingerie féminine, un dos de jeune dame occidentale seulement vêtue d'un string rouge. Cette photo à la qualité esthétique indéniable, n'était que la copie quasi-conforme, selon moi, de celle d'une femme Yanomami, prise dans la même position, droite et nue, sous presque le même éclairage, image forte qui m'était justement restée en tête. La source d'inspiration du photographe de cette affiche que l'on voit partout dans nos rues des villes en ce moment, ne devait pas être très éloignée. Un enchantement, ce rapprochement entre ces deux civilisations...Une icône? Pour en être vraiment convaincu, j'attends avec hâte la pub qui montrera un homme occidental nu son sexe enfilé dans un tube vertical.

J'ai eu instinctivement la naïveté de penser à cette question de Michel Serres "Pourquoi déplorer la perte d'une culture locale, alors que la nouvelle s'étend à la communauté des hommes et que nous raccrochons les humanités anciennes et singulières à un humanisme enfin proche de son sens universel?" En partie c'est vrai mais si l'image du corps peut en être facilement retenue, qu'en devient-il du complexe univers mythique de cette belle Yanomami à travers sa propre vision du monde...?

Chaque oeuvre, comme chaque corps, chaque parure, chaque rite sous-tend une vision du monde. Voilà, en résistant à l'appauvrissement incroyable de l'imagination morale et sociale de notre condition humaine, la condition humaine étant conditionnée, la chanson douce est d'essayer de décrypter en quoi, à un moment donné, sans nier l'influence majeure exercée souvent aujourd'hui par les médias auprès desquels se diffusent les références, symboles, représentations du monde, mots, concepts, idoles, grandes manoeuvres des pouvoirs, figures et formes, bagage éthique et moral, voire pactage de campagne, et même braquage télévisuel..., comme la société ne croit plus en elle-même, problème de crédibilité, nous sentons combien le quotidien qui nous gouverne joue faux, usé, épuisé, revanchard allant, comme l'on vous en informe ici régulièrement des péripéties, jusqu'à mener une "guerre à l'intelligence" (pétition), en quoi donc il nous est permis d'imaginer de quel côté guetter.

Discerner ce qui se passe, ce vieillissement; imaginer de quel côté guetter, signe de jeunesse. Ainsi j'aime ce qui va de l'un à l'autre, ou bien de l'un dans l'autre, l'un contre l'autre, à travers l'autre... Ainsi j'aime ces boutiques de choses et d'autres...temps, corps entiers traversés de vitalités fraîches."Toutes choses sont mémoire,(...), "Loyales, les choses disent vrai. Tricheurs ou étourdis, nous mentons." dit Michel Serres. Parissss nous en offre en abondance, sans simulacre décoratif, sans en "faire trop", sans trop de pastiche, mais tout plein de vérité vraie inscrite dans l'usure, la patine, les microfissures, les rides de l'asphalte...Parissss aux beaux jours fait du bien ! Multitudes...Un petit jour de congé-TGV, déplacements en métropolitain, priorité du corps sur l'idée, flâneries dans les quartiers rythmées, tantôt lentes, tantôt emportées par une très grande vitesse, flairer là le monde comme capteur, l'énergie par les plis, la vie au gré des bifurcations, le temps nonchalant, zieuter comme un enfant égayé visages et allures, se laisser porter-cool par les événements s'ils se présentent, quelques pots pris dans des bars-brasseries qui gazouillent, entendre ce son de cette capitale-mouvement c'est un bonheur. Et ce qui l'apaise: livres et librairies. D'abord, cela recharge les batteries d'être dans la position d'une partie qui observe ce tout. Puis, le dialogue visuel avec l'intime des artistes grâce à ce fourmillement d'enchantements exposés, quand le quotidien commence à jouer faux, cela rafraîchit notre code-barre identitaire, cela décoince l'étau de sclérose que l'on se fabrique en tête comme un mauvais cholestérol, c'est une musicalité retrouvée. Des variations d'identité, des enchaînements d'intensités. Une palette des intensités qui nous bousculent, qui nous dérangent, j'ajoute pas élitiste-culturelle, mais populaire, participative et joyeuse à la vue de jolies choses parmi une infinité d'autres.

Plaisir. Celui de l'enchantement, de l'étonnement. S'émerveiller comme ce fut mon cas ce vendredi de la Saint Valentin à lire sur les grands écrans numériques d'informations municipaux parisiens, les textos, traces éphémères, adressés en direct par les amoureux heureux avec la rapidité des étoiles filantes qui tombent en cascade. 1000 déclarations d'amour qui battent la mesure, c'est du dialogue visuel aussi. Ma plage c'est Parissss, pas Paris-plage mais Parisssstimulant à Paris-regard, j'y imagine mieux de quel côté guetter, en "provinciel" tel un Yanomami dans sa forêt magique. Voici un beau thème naturaliste...Voici les jolies choses auxquelles chacun devrait avoir droit.

A Paris, il y a 60 ans, l'Affiche rouge. Le 21 février 1944, les membres du groupe Manouchian étaient éxécutés par les nazis au Mont-Valérien.

D.D

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