Le Jardin du possible.                                                        N°203

Aristote parlait du possible. Vouloir l'impossible pour lui exprimait le désir d'être esclave. Autrement dit l'impossibilité de désirer, et sans désir c'est être privé de rêve et de liberté. Rien de plus, rien de moins, car jamais l'impossible est à portée de main. A la grande différence de la volonté du possible qui n'exige qu'à ce qu'on s'y colle, qu'on s'y coltine, qu'on se le crée, qu'on se l'invente soi-même avec ses petites mains et sa petite tête, comme avec les autres et leurs petites mains et leurs petites têtes. Se pencher sur le possible pour le prendre à bras le corps, c'est un projet, une option, une liberté, une autonomie, une imagination efficace. Le possible est à portée de mains, c'est une affaire de têtus! Car pour Aristote encore, le possible c'est précisément le meilleur.

On peut en sourire. L'illustre philosophe destinait quand même ce discours à la vie de la cité. Si du point de vue politique ça n'a pris une ride, l'évoquer au sens large tient aussi. Exemple perso: ce qui m'anime ici depuis ces 203 semaines dernières est ce qui m'importe à partager. Et ainsi ce qui m'est cher est cette sensation commune du possible.

Sensation qui, politiquement j'y reviens, est diamétralement opposée à ce fameux slogan mai-soixante-huitard: "Soyons réaliste, demandons l'impossible!", comme il l'est tout autant à ces idées d'Absolu transcendant -tous les Absolus- "le Peuple", "la Patrie", etc..., et s'oppose frontalement encore à cette dernière:" Ah! le monde est tel qu'il est, faut faire avec! c'est comme ça!", bref à la résignation en raison d'un "réalisme" funeste. Car la mort scande ainsi nos existences.

Mais implorer le possible est absurde. Et s'agiter dans tous les sens par accès d'interventionnisme débridé l'est tout autant. La subtilité est de savoir sentir le moment décisif: on découvre rarement de nouvelles idées mais à un moment donné elles peuvent devenir monde.

Si j'en parle ce jour c'est consécutif à une action syndicale qu'entre camarades nous venons d'enclencher pour le maintien d'un service public de proximité. A chaque endroit, comme dans chaque action restreinte, la lutte est possible. Il est possible de créer une résistance.

Là, à ce moment choisi, nous sentons que quelque chose peut se faire. Donc nous nous sommes lancés, misant sur un possible effet réel, loin de la radicalité de salon, dans l'exigence de l'action.

Propre à livrer bataille contre le cynisme ambiant à inculcation néo-libérale -les significations économiques et techniques ont saturé nos vies- et contre la fatalité, penser que c'est possible et agir en conséquence en faisant surgir de soi-même ce qui est nouveau, inventif, c'est une chaleur et une fausse désinvolture. Qui a quelque chose à voir avec la vraie vie.

D.D  

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