Merci pour n'avoir soufflé mots.

"Enfants, nous étions peintre, modeleur, botaniste, sculpteur, architecte, chasseur, explorateur. De tout cela qu'est-il advenu? Il y a cependant un moyen, au centre même de la maturité, de retrouver ces possibilités perdues. Ce moyen c'est l'écriture. La plume à la main -si seulement nous voulons être sincères-, nous retrouvons tous les pouvoirs de la jeunesse, nous revivons ces pouvoirs comme ils étaient, dans leur naïve confiance, avec leurs joies rapides, schématiques, sûres. Un bel adjectif bien placé, bien éclairé, sonnant dans le juste accord des voyelles, et voilà une substance, un trait de style, voilà un caractère, un homme." C'est de Bachelard.

Sage à la pédante simplicité ou philosophe comme Gaston, cela nous avait échappé "étant gosses". Normal. Par la suite, le serions-nous devenu? Tester ces aptitudes en jouant nous éclairerait. Imaginer ce jeu de fruits à conquérir pour adultes en quête de sagesse. Le jeu se joue à plusieurs, avec vos amis par exemple. Au cours d'un repas auquel chacun aurait apporté ce qu'il aurait cuisiné lui-même.

Peu de préparatifs. Prévoir une pioche, y placer quelques bouts de papier sur lesquels sont inscrites des citations à portée de tous. Puis donner cinq minutes ou plus pour préparer une impro à partir de la phrase tirée au sort qui, soit par dépit, vous corsetera de la conviction exagérée d'être le toqué idéal, ou soit par chance, vous initiera à la vie de l'esprit avant que, vu l'éloignement implacable des jeunes années, le néant de votre vie intérieure ne vous assaille.

Exemple, 1ère pioche: "Ces choses, ce n'est pas à la foule que je les dis, mais à toi. Chacun de nous est un auditoire assez vaste pour l'autre." disait Sénèque. Intéressant.

Je prends 5 minutes pour y réfléchir. Silence. Un ange trépasse. A l'improviste.

Réponse. (Je tourne ma langue dix fois avant de dire.) Ce dont je vous cause en ma "causerie populaire" du jeudi, cette chronique, à avoir avec la pratique, avec les actes. Les actes de la vie quotidienne qui causent à chacun. Pas de tout le monde, non. Qui cause à tout le monde, soit à chacun.

Exemple, 2ème pioche, je plonge mon bras dans le dé à coudre et y retire cela: "Qu'as-tu gagné à faire de la philosophie?" demandait-on à Diogène."Au moins ceci, sinon rien d'autre: je suis prêt à toute éventualité." Intéressant.

5 minutes c'est court. Silence. Réfléchir à pas lents.

Réponse. (En instance...Hop! je me lance dodelinant de la tête.) La situation vécue exige des mots pour en causer. Pour en rendre compte, prendre en compte c'est d'abord s'en rendre compte. Puis les mots qui s'agencent à l'épreuve du réel, font surgir d'autres agencements. Lesquels permettant de se rendre compte d'autres choses, mais prendre en compte c'est s'en rendre compte. A travers ces sites internet, simplement dans nos sites-ci, j'aime cette sarabande de liens qui se tissent. Qui est chez lui ou chez moi qui est moi et qui est encore tu? Les parenthèses s'ouvrent et se ferment, "s'actionnent" pareillement, points de soleil, moucharabieh, pareillement...Je clique, où vais-je tomber?, je ne sais plus, je suis en travers du net. Bref, prêt à toute éventualité.

Exemple, 3ème pioche, je l'espère plus facile: de Shopenhauer: "Avoir l'esprit philosophique, c'est être capable de s'étonner des événements habituels et des choses de tous les jours". Intéressant.

5 minutes encore, blafard le silence se terre. C'est long, sous cloche...

Réponse. (Que les mots me viennent à l'aide. Je mets toute ma personne en jeu. Rien d'autre. Bras grands ouverts.) Ce matin, tôt, debout dans l'allée dans ces wagons bourrés, côtoyer une jeune voisine japonaise en anorak beige qui nous demandait en anglais si c'était la bonne correspondance, alors que, la mine grave, j'étais justement en train d'imaginer ce jeu des citations ci-dessus, m'a fait subitement prendre conscience un peu plus que rien dans ce domaine des citations n'aurait pu être partagé avec elle vraiment. Parce qu'ici on ne connaît vraiment peu de chose des multiples pensées orientales, plus largement du monde, Chine, Inde, Afrique-Egypte, de ces visions fondamentales que l'on côtoiera réellement en ce monde global. Coïncidence, tout juste sorti de la gare de Rennes, sur le premier boulevard, deux autres cyclistes japonais signalisés par bandes fluorescentes, ces seuls cyclistes matinaux pleinement-éveillés ont accentué chez moi cette impression d'un vide, ou du moins d'un énorme retard sur les événements, d'un fossé implacable entre nous et l'inter-culturel du monde, un laisser-aller dans la connaissance des soubassements culturels de ces co-usagers des transports locaux. Plus fort encore, il en ira de même pour la population issue de l'immigration depuis quelques décennies quand j'arriverai quelques minutes plus tard en ZUP-Sud de cette même ville. Quand cessera-t-on de raisonner crispés en boucle locale dans notre bulle d'eau tiède occidento-franco-provinciale rabougrie routinière qui se croit toujours, dans un maso-patriotisme d'après-guerre, être la plus belle merveille du monde, commencera alors la prise en compte de ce qui se passe en dehors.

Une désintoxication. Pour en rendre compte, prendre en compte c'est d'abord s'en rendre compte. Puis les mots qui s'agencent à l'épreuve du réel, font surgir d'autres agencements qui s'imbriquent. Quel est donc ce qui constitue le soubassement de la pensée de l'autre co-usager de cet habitat commun nommé la Terre? En partie, ici, nous ne sommes pas en reste, car sur cette antenne de radio -le seul portail radiophonique en cette région donnant sur la rue qui grouille des mille couleurs qui entrent et qui sortent- la diffusion de trois heures d'émissions quotidiennes à base de reportages est consacrée à cette ouverture, à ce processus éducatif émancipateur, progressiste, à cette connaissance indispensable de l'autre avec lequel on coexiste dans l'espace ouvert. Avec ces identités revendiquées dans le partage d'un espace public des états de liberté, le pluralisme des universalismes, cette plongée dans une situation du monde où il se passe un nombre de choses infini. Autant d'aspects du monde qui se recomposent dans nos têtes auditrices non-stressées par la peur. Diogène se disait déjà citoyen du monde!

"Stop, fin du jeu" me lance alors, de l'oeil avec un sourire aimable, un rien soulagée, débonnaire, la petite société d'autour de la table qui a soif. Qui veut danser. Merci pour n'avoir soufflé mots. Retour au réel. Je suis des leurs. Conclusion de mon fugitif frisson: franc mais cousu de gros fils, crispé et préchi-préché. Trop proche de mon propre parcours. Trop sur mon quant-à-soi. Aurait-il fallu passer du personnel à l'impersonnel? Bref, là encore, n'être jamais satisfait de soi est signe de fraïcheur. De jeunesse. Mais ceci-dit le résultat n'est jamais pathétique, voire insipide, car même le pire est sans importance. Cinq minutes ne donnent pas la clé de la sagesse. Et l'exercice n'entre pas dans le cadre des comptes rendus officiels. Chose sûre, de vive voix entre amis, un rien fous, en jouer c'est bonard.

Si l'exercice est jugé trop haut placé par l'un de vous pris de colique par crainte tout honteux de tomber sur un os, ou la peau blanche, acculé à la défensive d'apparaître arriéré follement surestimé, pas de comédie amère avec engueulades à proférer desquelles souvent fluctuent les sympathies, opter par exemple pour cette solution: placer dans le récipient des cartes postales variées. Chacun tire une carte et y délire par écrit main fébrile quelque chose à destination de lui-même enfant.

Conseil: s'imposer un certain dosage, environ 51 % de profondeur et 49 % de platitude.

 lDD

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